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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 21:57

24 MOIS AU SERVICE DES TRANSMISSIONS A TENES

 

 

Avant propos au sujet de mon service armé.

 

En raison du temps écoulé, (+ d' ½ siècle) mes souvenirs s'estompent et le récit de mon vécu au 3ème RIC à MAISONS LAFFITTE, puis au 22ème RI à TENES risque de comporter des erreurs en ce qui concerne la chronologie et le déroulement des évènements. Ceux qui ont vécu, en partie ou en totalité, ces épisodes se reconnaîtront et ils rétabliront les faits selon leurs versions respectives. Tout au long de ce récit j'ai essayé de cerner, à travers mes souvenirs personnels et mon ressenti, depuis mon poste de responsable du central téléphonique aux transmissions à la CCS, les aléas et les vicissitudes d'une aventure de plus de deux ans sous les drapeaux. Je me suis efforcé de faire revivre (en résumé) l'ambiance qui régnait alors au sein de ce milieu soldatesque des appelés du contingent en ces lieux pendant mes 28 mois au service de la France. Mon récit comporte sûrement des oublis et des carences, je m'en remets aux lecteurs (ex acteurs) pour les combler. Que ceux que j'ai nommés ainsi que ceux que j'ai oubliés pardonnent mon manque de rigueur dans ce compte rendu partiel mais de toute façon inspiré par des faits réels.

 

Cordialement à tous les chers camarades connus ou inconnus au 22ème RI pendant ce séjour à TENES, meilleur souvenir et bonne santé à tous. Mes pensées vont aussi, en cet instant, à ceux qui ont laissé leur vie dans ces contrées si belles, mais aussi, semées d'embûches mortelles. Remerciement à Michel Fétiveau pour son blog bien conçu et auquel j'apporte mon modeste témoignage, après un silence de deux ans pour cause de santé.

 

 

PS: Tout ce récit a été rédigé il y a au moins deux ans. Tout rapprochement avec le 50ème anniversaire des accords d' EVIAN n'est que pure coïncidence. Je ne donnerai aucune suite à d'éventuelles polémiques comme certains semblent vouloir les lever à cette occasion. Ce texte est extrait de ce que j'ai voulu être une "biographie" à l'intention de mes enfants et de mes petits enfants. Il m'a pris un temps très long pour sa rédaction d'autant que j'en ai interrompu l'écriture à plusieurs reprises en raison des vicissitudes de la vie, dont des ennuis sérieux de santé et d'une convalescence laborieuse. Je fais entièrement confiance à Michel pour tirer le meilleur parti de ce récit et pour éventuellement procéder à une certaine censure ou à supprimer certains épisodes, qui pourraient lui paraître superflus ou politiquement incorrects, sans nuire à la compréhension et au sens de ce que j'ai voulu exprimer sans parti pris. Merci encore Michel, félicitation pour ton blog et bon courage pour la continuation de ton travail.

 

 

                        Jean COMMES.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet été là, je fis en cinq semaines trois fois la traversée de la grande bleue, un aller retour CASABLANCA – BORDEAUX avec mes économies, et aux frais de l'armée un aller simple CASABLANCA – MARSEILLE où devaient commencer mes premières tribulations d'appelé sous les drapeaux au service du pays en pleine crise coloniale. Après une nuit partagée entre le camp pouilleux de transit de MARSEILLE Sainte Marthe et les lieux célèbres de débauche de la cité phocéenne pour des générations de troupiers, un tortillard, sans doute le plus décrépi de la SNCF, nous conduisit cahin-caha au gré de halte dans des stations de triage et d'horaires complètement irrationnels aux abords de PARIS, dans une gare quasi-désaffectée où des camions réservés au transport de troupe nous attendaient pour l'étape suivante. En l'occurrence MAISONS LAFFITTE où le 3eme RIC pret pour l ALGERIE

camp du 3ème RIC allait nous héberger, pour un temps encore inconnu de nous tous, apprentis soldats, pour l'accomplissement de ce qu'il était convenu d'appeler "les classes".

 

Là, devait commencer la longue étape d'une nouvelle vie, moralement et physiquement éprouvante. Nous étions à l'automne 1957. Je fis l'expérience du climat local humide et souvent brumeux que je n'ai pas apprécié dans ce cadre pourtant très boisé, et sûrement agréable en d'autres saisons et circonstances. Dans ce cadre se situait le camp du 3ème Régiment d'Infanterie Coloniale (maintenant baptisé Infanterie de

Marine) dont l'écusson était une ancre de Insigne-3eme-RIC-debout-les-morts.jpgmarine et la devise "debout les morts"! Tout un programme Je fus affecté d'office au peloton des élèves sous officiers où je n'ai pas traîné suite à un acte d'indiscipline qui me mena en tôle pour huit jours. C'est là que j'appris à mes dépens que dorénavant les sanctions n'étaient plus l'éviction mais l'incarcération.

 

Ce fut en effet cette dernière sanction qui me conduisit sans ceinturon et sans lacets en détention dans les sous sol du poste de garde du régiment. Le motif de mon enfermement a été une nouvelle fois dû à mon caractère contestataire que j'ai manifesté un jour de fringale, en suggérant devant quelques camarades bidasses l'entame d'une grève de la faim pour protester contre la malbouffe dont le régiment, et la compagnie en particulier étaient à notre avis les victimes. C'était "dégueulasse" aussi bien en qualité qu'au point de vue de l'hygiène. L'appellation conventionnelle de "rata" était même un qualificatif de luxe en la circonstance pour désigner ce mélange indéfinissable de denrées alimentaires servies refroidies dans des gamelles que d'innombrables et rapides vaisselles avaient culottées d'un fond graisseux des plus repoussant. J'avais donc émis, en plaisantant, l'idée saugrenue de boycotter le repas de midi. Cette initiative, révolutionnaire pour l'époque, surtout dans ces lieux, eut un écho retentissant et inattendu parmi la masse des jeunes "trouffions". La rumeur dont je ne me sentais pas responsable, m'échappa sitôt née, pour se propager comme une traînée de poudre à tous les étages du casernement de la compagnie. Ce jour là personne, à part quelques "fayots", ne se présenta au réfectoire à l'appel réglementaire d'un clairon essoufflé et obsolète annonçant le repas de midi. Ce fut alors et immédiatement le déclenchement d'un impressionnant remue ménage au niveau de l'état major. Officiers et sous officiers de permanence furent vite en état d'alerte et présents sur place pour contrôler la situation, tandis que les petits gradés du contingent, des jeunes caporaux aux galons tout neufs, passaient dans les chambrées pour nous ordonner de nous rassembler d'urgence en alignement aux pieds de nos bâtiments.

 

L'enquête ne fut pas longue vu notre naïveté et la trouille que l'évènement avait suscitée parmi la "bleusaille" que nous étions. La source et le lieu du déclenchement de la rébellion furent aisément localisés par la hiérarchie. Sous le coup de l'émotion, et la peur des représailles, les langues se délièrent et je fus aussitôt interpellé et conduit en prison sous escorte armée comme un dangereux traître à la patrie. Pour la première fois de ma jeune vie d'adulte j'eus conscience que quelque part j'avais commis un très grave manquement à l'ordre établi dans la société. Jamais je n'aurai pensé qu'un jour, à partir de quelques paroles, à priori anodines, j'aurai pu déclencher un incident et qu'il prenne de telles proportions. A la suite de ces faits, je fus condamné à dix jours de "tôle" en bénéficiant (merci mon général) de circonstances atténuantes eu égard à mon peu d'ancienneté sous l'uniforme et, je suppose, à mon ignorance de la chose militaire. J'aurai pu, m'a-t-on dit à ma sortie de prison, subir les foudres d'un tribunal aux armées (que diable rien que çà). En attendant, à part l'incarcération humiliante le soir avec des gens pas tous recommandables, certains avaient connu FRESNES auparavant, ces huit jours ne me parurent pas trop pénibles, sauf le fait de coucher au froid sur des bat-flanc inclinés en planches ou par terre avec juste une couverture insuffisante et les "croquenots" à clous en guise d'oreiller. Il était interdit de fumer mais, par un astucieux système de téléphérique rudimentaire confectionné avec des cordelettes et des  ficelles, certains parmi les "caïds" arrivaient à se faire ravitailler par des complices dans le camp qui adroitement, le soir tombé, faisaient transiter des petits colis par-dessus la haie de barbelés et par l'étroit soupirail qui aérait et éclairait chichement ces lieux de détention.

 

Au bout du deuxième ou troisième jour, nous fûmes quelques uns à être désignés pour effectuer des corvées sous la bonne garde d'un soldat en arme ce qui impressionnait quand même. Il était agréable de sortir, même sous escorte, et d'accomplir divers travaux dont, entre autres, la vaisselle du mess des officiers où on arrivait à récupérer avec la bienveillante complicité d'un cuistot du contingent, parfois un croûton de pain frais et un bol de vrai café dans un local chaud et propre.

 

Avant ma sortie de tôle, je fus convoqué par mon futur chef de bataillon pour un bref entretien et une mise en garde au sujet de mon comportement qui devrait être dorénavant sans reproche. Mon nouveau capitaine, qui avait laissé un bras sur une mine en ALGERIE d'où il revenait, me résuma ce que serait maintenant ma situation. Suite à mon indiscipline j'étais, dès ma sortie de prison, affecté à ma nouvelle compagnie en qualité de simple fantassin pour terminer mes classes avec mon billet d'aller simple pour une unité combattante en ALGERIE. Dès ma libération de prison, je devais constater quelques changements notamment en ce qui concerne la discipline plus rigoureuse et les origines de mes compagnons d'armes venus pour la plus part d'outre mer ou d'AFRIQUE du NORD. J'avais camp-de-Maison-Laffite-copie-1.jpgperdu mes anciennes connaissances avec lesquelles j'avais quelques affinités malgré le peu de temps vécu ensemble notamment lors de nos sortie à PARIS où nous rendions soit au moyen du train jusqu'à Saint Lazare, soit à bord de voitures de civils sympathisants qui nous embarquaient jusqu'aux premières stations de métro. Il nous arrivait aussi de sortir sans permission après l'appel du soir. Dans le camp c'était facile de se faire la belle au milieu des bois, mais plus ardu pour rentrer la nuit où l'on risquait de se perdre dans le brouillard (comme je le fis une nuit en désespérant de retrouver le passage avant l'aube) au milieu d'un dédale de pistes d'entraînement des chevaux et des nombreuses haies délimitant de mini hippodromes en grand nombre dans ce coin. Chacun avait une petite valise contenant une tenue civile, celle avec laquelle nous étions arrivés, pour nous changer dans le bois ou dans le premier bistrot de MAISONS LAFFITTE où pour un café pris au bar, le patron nous gardait notre bagage. La plupart de mes compagnons du début qui étaient originaires de la région parisienne partaient en permission chaque week-end (sauf punition ou service de garde), d'autres les plus éloignés, résidant en BRETAGNE ou en NORMANDIE, empruntaient des liaisons ferroviaires nombreuses avec des horaires relativement pratiques. Il en résultait de ce fait que, souvent certains week-ends, je me sentais abandonné avec le moral à l'image du ciel, gris et humide. Je mettais à profit ce temps libre pour laver mon linge à la brosse avec de la lessive en poudre dans les locaux des sanitaires où l'eau était rarement chaude le week-end. Quand le foyer était ouvert (pas souvent le dimanche) j'allais boire une bière avec, occasionnellement, un compagnon d'infortune esseulé comme moi, qui venait lui aussi chercher un peu de chaleur humaine aux abords du comptoir, seul lieu de vie ces jours là avec le réfectoire à midi où les repas étaient plus exécrables que les autres jours du fait de l'absence des cuistots titulaires.

 

Durant cette période tristounette, un jour il y eu une sérieuse grève de la RATP. Nous fûmes réquisitionnés pour pallier les inconvénients de cette soudaine crise des transports. Des véhicules, réservés normalement au déplacement de la troupe, venus en nombre d'un peu partout dans la région, furent affectés aux différentes lignes des bus avec chacun son N° et son parcours à l'identique des itinéraires habituels. Pour ma part je me suis vu attribuer la fonction de "receveur" sur un de ces hauts camions de transport tout bâché, pour veiller au bon ordre de cette course au "covoiturage" gratuit de tous ces parisiens laborieux, désemparés, soucieux de rejoindre dans les délais habituels, leur lieu de travail. Ma ligne, qui portait un N° et les noms des portes et des stations desservies ou des terminus comme (Porte des Lilas, de Chantilly, de la Chapelle etc….) tels qu'ils existent encore actuellement, mais dont je ne me souviens plus, étaient à peine connus de mon chauffeur. Ce dernier n'avait fait qu'un seul parcours de reconnaissance très matinal après un voyage de nuit au volant pour rejoindre le PC qui coordonnait tout ce

bazar. Ce fut inattendu et fatiguant, img631.jpgmais tellement distrayant par rapport aux exercices militaires classiques ! Mon plus gros travail fut d'aider dans l'ordre les gens à se hisser sur le plateau et les bancs conçus pour l'accessibilité à des militaires jeunes et entraînés. Il y avait bien un marchepied mais encore haut pour des personnes âgées ou des femmes engoncées dans leur jupe ou robe de ville. De toute façon cet accessoire n'allait pas résister longtemps aux petits chocs accidentels répétés des véhicules qui nous suivaient à petite vitesse et à très courte distance. Il me fallu alors aider "à la courte échelle" ou à bras le corps les passagers n'ayant pas tous leurs moyens telles les personnes âgées ou les dames et demoiselles. Vous pensez bien que pour moi, l'utile se joignait à l'agréable. L'un compensait l'autre, tout se passait dans la bonne humeur à part quelques grincheux qui faisaient la gueule et auraient préféré rester au lit pour la circonstance. La journée passa très vite, nous eûmes droit à un ravitaillement en carburant et en casse croûte pendant une petite pause où le chauffeur et moi-même en profitâmes pour prendre aux abords d'un parc, un bol d'air moins chargé de gaz d'échappement émanant de cette multitude de véhicules parisiens de toutes cylindrées. Au soir de cette journée pas comme les autres nous rentrâmes au camp, complètement harassés mais avec la satisfaction d'avoir été utiles. De plus nous partageâmes équitablement, y compris avec la logistique, les pourboires que les parigots très compréhensifs et généreux en général nous avaient distribués.

 

Cet intermède terminé, la vie militaire au camp repris plus sévère que jamais pendant des semaines. Les instructeurs pour la plus part des sous-officiers de carrière, anciens baroudeurs, ayant participé à de nombreux conflits sur tous les théâtres d'opérations nous dispensaient l'art de la guerre et le maniement d' armes souvent obsolètes (fusil US 17, Lebel, Mousqueton, MAS 36 etc….) datant des conflits antérieurs, pour certains, à ceux que firent nos pères. Le 11 novembre 1957 après quelques exercices laborieux de marche au pas cadencé avec ces vieux"flingots", nous eûmes l'honneur de défiler sur les CHAMPS ELYSEES. Ce fut très pénible du fait d'un réveil excessivement matinal et d'une revue minutieuse de nos tenues et équipement par notre encadrement. Après un voyage chahuté dans des camions aux amortisseurs fatigués, nous débarquâmes encore engourdis de sommeil, sous la bruine au petit matin sur les trottoirs d'une grande avenue aux abords de l' Etoile où nous prîmes péniblement nos positions pour la revue. Les autorités avaient prévu des marges de temps très amples, vu le temps que nous avons poirauté à battre le pavé avant le premier mouvement de troupes pour le début de ce grand déballage d'apparat militaire.

 

Pendant ce défilé, j'ai souvenance d'avoir changé six ou sept fois de pas pour conserver une cadence rythmée par les différentes fanfares et cliques des régiments participants qui n'interprétaient pas les mêmes marches, bien que plus martiales les unes que les autres. J'étais en queue de compagnie et la musique d'un autre régiment qui suivait d'assez près pour que je n'entende qu'elle et que j'y adapte mon pas, alors qu'à quelques rangs devant, je voyais mes compagnons dodeliner de la tête et balancer le bras gauche sur un autre tempo. Cela ne devait pas être si mal, puisque la foule des spectateurs applaudissait malgré tout, compréhensive et indulgente envers l'armée de la France et les petits gars du contingent qui étaient destinés pour la plus part à aller grossir les rangs des troupes alors qualifiées de "troupe de pacification et de maintien de l'ordre" en ALGERIE. Nous fîmes donc ce jour là, la descente des CHAMPS ELYSEES jusqu'aux Invalides devant le Président COTY, son ministre des armées Max LEJEUNE, et tout un parterre de généraux bardés de décorations jusqu'à la ceinture tandis que de ventripotents anciens combattants coiffés de bérets rouges ou bleus brandissaient fièrement leurs étendards et étalaient ostensiblement leurs médailles, témoins de leurs glorieux exploits.

 

En tout début d'après midi, nous étions de retour au camp où un repas dit "amélioré" nous était réservé, arrosé d'un pinard chargé au bromure, ainsi que d'un cigare pour agrémenter le tout et nous récompenser pour notre démonstration. Ces cérémonies furent le préambule d'une série de manœuvres guerrières très réalistes pour nous mettre en condition en vue de notre très prochaine mission dont on ne doutait plus du but et de la destination. En effet, après quelques exercices élémentaires de combats, de maniement d'armes et munitions diverses plus modernes et de tous calibres avec tirs réels, nous fûmes camp-de-Mourmelon.jpgtransférés au très rustique camp de MOURMELON pour de grandes manœuvres très ciblées avec simulacre d'appui aérien (avec d'authentiques avions) dans un décor artificiel insolite, mais relativement réaliste, de villages Berbères dans un environnement assez pittoresque de "djebel" et de maquis en vue de nous aguerrir et nous familiariser avec des lieux que nous serions appelés à "pacifier". Ces manœuvres avec bivouacs, sous la tente et sous la pluie parfois verglaçante, s'étalèrent sur une dizaine de jours et de nuits. Elles se terminèrent par un défilé un jour de grand froid, où des centaines de bidasses plus ou moins crottés et fourbus, attendirent frigorifiés les autorités qui comme à l'accoutumée se firent désirer. Après une brève cérémonie, conclue par un discours emphatique et très solennel du général, nous remplîmes des demandes de permissions et nous embarquâmes pour MAISONS LAFFITTE où chacun pu constater que nos "piaules" avaient été vidées et nettoyées en vue de l'accueil du prochain contingent. Nous rendîmes le gros de notre paquetage et tout le monde s'enfuit vers les gares et autres moyens de transport avec rendez vous pour la décade suivante, en vue du grand départ pour l'outre Méditerranée.

 

Je me suis senti un peu seul et désemparé pendant ces quelques heures où je pris la décision de me rendre à PERPIGNAN chez une tante qui m'accepta chaleureusement à ma grande joie pour les fêtes de Noël et du jour de l'An. Mes parents étaient encore à TAROUDANT au MAROC où mon père exerçait toujours en tant que coopérant. Ce fut un séjour de repos complet et de récupération physique et morale, avec une nourriture familiale choisie et abondante. Malheureusement ce fût très court, je rejoignis MAISONS LAFFITTE où je fus un des premiers au rassemblement puisque arrivé la veille au soir selon les contraintes des horaires SNCF. Je fus démoralisé de me trouver seul de la compagnie d'autant que c'était dimanche et qu'à part les services de sécurité pas grand monde ne circulait au milieu de ce vaste casernement. Après avoir mangé le casse croûte que m'avait confectionné ma tante, je me mis en quête d'un endroit pour dormir car apparemment rien n'était prévu pour l'accueil des gens n'ayant pas les moyens matériels de rentrer tout juste le jour "J". Un dortoir désaffecté, mais encore pourvu de lits, resté ouvert fit mon affaire. Je dormis quelque peu en sandwich entre deux matelas à peu près propres, seuls vestiges de la literie habituelle restés dans ces lieux. Je me suis engoncé là dedans tout habillé comme une saucisse de Strasbourg entre deux tranches de pain de façon à avoir chaud dans ce bâtiment non chauffé depuis plus d'une semaine en ce début janvier 1958.

 

 

 

 

        L' ALGERIE

 

 

Aujourd'hui je vais aborder directement le récit de mon transfert en ALGERIE. Celui-ci débuta donc le 7 ou 8 janvier sans doute, n'ayant plus en mémoire les Port-Vendres.jpgcirconstances du parcours interminable par rail que nous avons accompli. Je sais que le 9 janvier 1958 le train nous déposait à PORT VENDRES où nous avons stationné la nuit au centre de transit à quelques encablures de notre bateau, déjà en place à quai, et qui allait nous trimballer jusqu'à ALGER. Le petit port débordait d'activités, pendant que notre paquebot, baptisé Président CAZALET, légèrement décrépi et usé par les expéditions vers l'INDO et le Moyen-Orient chargeait dans ses cales du fret dont quelques camions GMC et des petits blindés tout neufs. Toute une foule de "bidasses" de tous corps d'armée, calot en batailLe-President-Cazalet.jpgle, passablement excités, s'enivraient pour certains dans les bistrots afin de sûrement noyer leurs angoisses, peut être leur peur ou tout simplement pour beaucoup arroser leur baptême d'un voyage sur la grande bleue vers l'AFRIQUE, ce continent mythique inconnu de la plus grande masse de toute cette jeunesse. Pour ma part et avec deux compagnons, avec qui j'avais lié connaissance dans le train, nous fûmes conviés, par un chic mec aux allures de pêcheur du cru, à l'accent Catalan rocailleux et au visage buriné, à une visite des bonnes caves du coin. A défaut de pouvoir nous rendre à PERPIGNAN, ville pour laquelle le chef de gare nous refusa un billet sous prétexte que nous n'avions pas d'autorisation de permission à lui présenter. Les ordres devaient émaner des états major sûrement échaudés par quelques précédents faits d'incivisme, désertion, ou retards volontaires à l'embarquement. La nuit fût courte, nous avions la sympathie de la population qui nous fit boire abondamment et casser la croûte "à l'œil" dans les bars et caves à vin sympas du port. Nous fîmes honneur au "Banyuls" et c'est donc avec la tête et l'estomac un peu lourd et barbouillé, qu'au petit matin nous réintégrâmes les baraquements à lits superposés, farcis de vermine, pour prendre quelque repos avant d'embarquer en fin de matinée le 10 janvier 1958, avec notre maigre et strict paquetage.

 

Une émotion à peine palpable, mais intense, gagna l'ensemble des passagers quand le bateau commença à s'éloigner du quai en faisant hurler sa sirène. Certains, les plus nombreux, la manifestait par leur silence et la pâleur de leur visage, d'autres se donnait l'accolade pour dissimuler leur angoisse et se réconforter mutuellement. Les plus endurcis, dont nombre de permissionnaires de retour au baroud parmi les sous officiers blasés et déjà rodés aux voyages coloniaux, se retranchaient derrière une attitude apparente de détachement comme s'ils n'étaient pas concernés. Mais en douce leur mental d'hommes rompus aux tribulations de baroudeurs devait quand même "phosphorer" sachant par expérience que, parmi toute cette jeunesse inquiète, la guerre (qui ne disait pas encore son nom) ferait des coupes sombres et certains n'en reviendraient pas intacts, s'ils en revenaient autrement que dans une caisse drapée de tricolore. Tandis que les côtes rocheuses Catalanes s'éloignaient, la mer, poussée par une petite tramontane, s'agitait et faisait déjà de nombreux malades, d'autant que les vapeurs de Banyuls n'étaient sans doute pas encore tout à fait dissipées dans les têtes et les estomacs. Au bout de quelques heures, quand la nuit enveloppa notre petit paquebot poussif dont la cheminée éclairée par les lumières du pont supérieur crachait ses volutes épaisses de fumée noire, tout le monde se réfugia dans les coursives et les cales poisseuses déjà imprégnées d'un remugle d'odeurs écoeurantes de peinture chaude, de mazout et de vomissure de vinasse. A l'abri du froid, un repas léger, mais à priori bien cuisiné, nous fut distribué dans des gamelles de fer blanc. Beaucoup firent l'impasse sur cette nourriture relativement correcte, ce qui profita aux goinfres ayant le pied marin et l'estomac blindé.

 

Peu à peu et au fur et à mesure que le bateau filait en roulant et tanguant  sur une mer agitée, un calme relatif s'installa à bord. Tous ces soldats passablement las ou malades étaient affalés sur des chaises longues ou carrément allongés sur le sol. Moi, négligeant ma chaise longue, je fis la traversée à demi couché dans la boucle d'un rouleau de cordage lové à même le pont, relativement abrité du vent et des embruns soulevés par l'étrave fendant les hautes vagues écumantes. Ma capote me maintint au chaud et me permit de m'assoupir jusqu'aux premières lueurs de l'aube au moment où les marins du bord commencèrent à se préparer pour l'accostage alors que la terre d'Afrique n'était pas encore en vue et que la mer s'était sérieusement calmée avec la chute du vent. Seuls quelques blancs moutons agitaient la grande bleue donnant au bateau quelques lents mouvements de balancier. Je fis une toilette sommaire aux sanitaires communs, installés à hauteur du pont inférieur et encore praticables à cette heure matinale. La troupe commençait à faire surface et venait prendre l'air iodé du large pour se remettre de la nuit. Les visages aux traits tirés étaient aussi blafards que l'aube qui s'affirmait. Une journée ensoleillée se préparait, les premières mouettes, volant au dessus du sillage du bateau, manifestaient leur présence en criant et se chamaillant pour récupérer les quelques résidus de cuisine que les cuistots évacuaient par-dessus bord. Après avoir mis un moment le feu sur la mer et ses brumes, le disque majestueux du soleil, rouge comme une sorte de forge céleste, fit son apparition, éclairant pour une première vision panoramique lointaine, le continent africain, inconnu et si redouté de la plupart des jeunes passagers.

 

L'appel pour le café fut le déclencheur de toute une série de bousculades confuses, parmi les gens avides de recevoir leur quart de "jus", les autres (les marins), se préparant aux laborieuses manœuvres d'accostage. Le navire avait sensiblement ralenti, les machines devenues plus bruyantes, changeaient de régime, des grincements de chaînes qui se déroulent sur leur treuil s'accentuaient, tandis que les gens de la mer à la manœuvre échangeaient les consignes et ordres que les officiers à casquettes blanches galonnées leur claironnaient. Nous étions le 12 janvier 1958. A l'heure où le soleil finissait d'émerger dans le ciel d'azur, la blanche ville d'ALGER se laissait lentement ALGER-premiers-pas-en-ALGERIE-01-07-1956-M.FETIVEAU.jpgdécouvrir comme une belle mariée se livrant aux photographes amateurs sur le parvis d'une église. Quel lumineux spectacle que cette cité avec, en première ligne, ses boulevards superposés dominant le port, ses arches, ses quartiers en terrasses et au second plan sur la gauche comme des étendards multicolores du linge séchant aux balcons. A l'entrée du port, composé de plusieurs quais et bassins, une flottille de petits bateaux et de barques de toutes formes et toutes couleurs se croisaient adroitement dans une apparente pagaille. Les plus nombreux étaient les petits chalutiers se frayant un passage au rythme fumant et saccadé de leur "teuf-teuf". Ils débordaient de bouées rondes en liège, rouges ou blanches, et de perches lestées rangées en faisceau sur le pont encombré de filets. En plus petit nombre quelques barques à rames évoluaient dans cet espace glauque irisé de taches de mazout parsemé d'objets hétéroclites flottants ALGER--34-.jpget dont les effluves se mêlaient à l'odeur dominante et tenace de l'iode. Les pêcheurs se parlaient et s'interpellaient bord à bord dans la langue arabe ou espagnole se mêlant à la cacophonie ambiante dominée par le cri des mouettes se disputant quelques restes de poissons avariés flottants le ventre en l'air. Ces intonations typiques se révélaient pour la première fois aux gars du contingent, ils découvraient l'accent "pied noir" et le langage "patouet". Le soleil était maintenant haut dans le ciel "d'EL DJEZAIR" comme l'appelait les indigènes, nous pouvions détailler tout ce qui se passait sur les quais.

 

C'est à ce moment, que nous eûmes un premier aperçu de l'état de militarisation dans lequel le pays vivait et où nous allions dorénavant évoluer, dans les villes ou les "djebels" et vallées. Nous eûmes alors un premier aperçu partiel de ce qu'on nous avait rapporté en métropole sur le climat et l'environnement d'insécurité qui régnait ici. Sur la droite plusieurs quais plus loin et à quelques encablures, mouillaient deux bateaux gris bleu, hérissés de tourelles et d'antennes et immatriculés sur leurs flancs aux normes de la Marine Nationale en grosses lettres carrées noires, arborant ostensiblement leurs canons et leurs mitrailleuses. Des matelots s'afféraient à l'aide de petites grues, à l'embarquement de caisses métalliques kaki (probablement des munitions). Nous fûmes bientôt à quai, les ordres et consignes commencèrent à être diffusés par hauts parleurs et répercutés de loin en loin. Les premiers éléments entamèrent la descente des passerelles disposées à partir des ponts vers les quais encombrés de matériel divers et de véhicules Jeep et 4x4 Dodge. Certains de ces engins étaient encore peints en jaune sable, vestige de l'expédition, relativement récente de SUEZ. Aux abords du port et à l'intérieur d'un périmètre délimité par des chevaux de frise régnait une animation peu commune. Des uniformes et treillis, portés par des gens de toutes les armes et tous grades étaient représentés sur cette plateforme. Les uns étaient coiffés de bérets rouges ou bleus, d'autres avaient le crâne couvert du béret noir des commandos, de calots, de képis, de casques et quelques uns de chapeaux de brousse. Bon nombre de casquettes Bigeard et tenues camouflées portées par de "hommes léopards" armés se remarquaient aussi au milieu de cette débauche de tenues militaires aux écussons et gallons les plus variés. Après une nuit passée, il me semble, dans le centre de transit attenant aux entrepôts du port, nous fûmes regroupés selon nos présumées destinations et affectations. Des armes individuelles nous furent distribuées tandis que des munitions emballées dans des sacs marins furent attribuées à chaque sous officier responsable des sections provisoires occasionnelles jusqu'à notre prochaine destination, via l'étape suivante, que nous devions rejoindre par le rail. Je fus dans les premiers avec mon groupe à monter dans ce train militaire dont tout un chacun remarqua, avec quelques légitimes inquiétudes, qu'en son milieu et à chaque extrémité, un wagon blindé était aménagé en fortin. Une mitrailleuse, servie par deux gars en treillis et chapeau de brousse, était en batterie sur des sacs de sable protégeant le wagon. Une tourelle occupée par un observateur armé équipé de jumelles trônait sur ce blockhaus roulant. Peu à peu la notion d'insécurité et l'appréhension gagnaient chacun d'entre nous. Une espèce d'angoisse nous saisissait au fur et à mesure que le train maintenant lancé à vitesse réduite, se dirigeait vers des horizons inconnus et redoutés. Nous avancions en rase campagne et à allure relativement lente nous laissant le temps de découvrir le "bled" dans toute sa variété, et les premiers stigmates du conflit. Au début, s'alignaient de verdoyantes et riches orangeraies au milieu desquelles on pouvait voir de superbes et imposantes fermes blanches le plus souvent protégées par des miradors, surmontés de puissants projecteurs, entourés de sacs de sable et de barbelés. De larges allées bordées d'eucalyptus, dont l'odeur entêtante parvenait jusqu'à nous dans les compartiments par les rares ouvertures laissées entrebâillées, desservaient tous ces points de travaux agricoles ou d'habitations rurales disséminés dans ces vastes étendues de verdure. Quelques canaux et mini aqueducs formaient un réseau d'arrosage à priori bien entretenu et apparemment efficace au vu de ces riches et florissantes cultures. De loin en loin, des éoliennes pompaient en sous sol un complément d'eau pour ces complexes hydrauliques bien conçus.

 

Mais au fur et à mesure de la progression hésitante de notre train, la quiétude de ces paysages était démentie par le triste spectacle de petites exploitations ayant subi des exactions, leurs volets pendaient lamentablement, les dépendances avaient été mises à sac et brûlées, des cadavres desséchés Poteaux-coupes.jpgd'animaux jonchaient parfois encore le sol. Des poteaux électrique ou téléphoniques avaient été sciés ou brisés et gisaient à terre, leurs fils se mêlaient aux barbelés et aux branches des arbres en bordure des routes ou dans les vignes. Il émanait de ce triste spectacle une impression de désolation et de haine primaire. Cette vision n'était pas faite pour nous rassurer d'autant que, de plus en plus, nous pouvions voir le long des routes ou des pistes , à quelques encablures des petites gares, fortifiées et pavoisées à nos couleurs que nous dépassions, les mêmes images de ruines et de cendres. De petits convois de GMC débâchés, chargés de quelques gars solidement armés et aux treillis poussiéreux, accompagnés parfois d'un blindé, sillonnaient ces campagnes occupant et protégeant des espaces où ne subsistaient plus que quelques fermiers vaillants et de courageux civils arabes et européens décidés à contenir sinon à stopper (quelle utopie!) le processus déjà bien engagé, de ce qu'il était convenu d'appeler pudiquement la rébellion. Nous arrivâmes à ORLEANSVILLE sans ennui mais inquiet de notre sort. Le pays alentour était plus aride que la riche plaine que nous avions traversée auparavant. Les soldats étaient partout soit en tenue de campagne, soit en tenue de sortie, les premiers opérationnels chevronnés débarqués du djebel, les autres plus légèrement armés,vacants à des occupations plus pacifiques comme des achats courant dont un bidasse peut avoir besoin pour compléter son paquetage ou son garde manger; Tout ce beau monde s'affairait apparemment sans trop de soucis au milieu d'une foule relativement dense et mixte parmi laquelle on pouvait voir, entre autres, quelques beaux brins de filles et même de rares musulmanes de tous âges revêtues de leurs traditionnels atours mais, pour la plupart à visage découvert. Pourtant chacun des militaires présents dans cette foule trimballait son arme individuelle qui allait du pistolet 11/43 au fusil Garant, en passant par des PM Mat 49, Mas 36 ou des carabines USM 1.

 

Après un tri par affectations et destinations, nous fûmes rassemblés et embarqués dans des GMC non bâchés en direction du 22ème RI à TENES, petit port de pêche entre CHERCHELL et ORAN. L'atmosphère se tendit un peu plus car on nous avait distribué les munitions qui nous avaient suivies en sac dans le train. Sur ordre, chacun s'affairait fébrilement à approvisionner son arme qui n'était pas à priori celle avec laquelle chacun avait pu se familiariser durant "les classes". Pour ma part j'avais hérité d'un Garant (arme des GI en 1940) dont je pus avec quelques difficultés engager un chargeur, c'était un bon flingue, semi automatique un peu lourd, de l'armée américaine dont j'avais brièvement éprouvé les qualités pendant un exercice de tir durant les manœuvres en métropole. A ce propos j'avais d'ailleurs fait de bons "cartons" mais les circonstances n'étaient plus les mêmes et les cibles risquaient de ne plus être du genre ronds concentriques sur fond noir qui attendent les impacts sans mobiles-de-selesta.jpgbroncher. Entre temps, le convoi escorté par un engin blindé (AMX) sur roues muni d'une mitrailleuse 12/7, avait avancé et le paysage alentour avait complètement changé. L'environnement se faisait sensiblement plus aride, les espaces cultivés plus clairsemés, tandis qu'un relief de talwegs couverts d'un maquis peu fourni se révélait de plus en plus dominant. De ci, de là, quelques troupeaux de moutons et de chèvres, paissaient pacifiquement une herbe rase et jaunie. Les bergers étaient invisibles depuis notre route bitumée mais cahoteuse. Pourtant des indices de présence humaine étaient perceptibles, ne serait ce que quelques légers panaches de fumée flottant par moment au dessus de foyers de pierres noircies où des braises devaient finir de se consumer.

 

Cet aspect du paysage, à priori paisible, dénué de présence humaine révélée, donnait une fausse image de sérénité qui ne trompait pas nos sens maintenant de plus en plus en éveil d'autant que le jeune sous lieutenant chef de convoi, rentrant de permission, nous avait donné au départ des consignes sans ambiguïté. "Si nous sommes attaqués, les véhicules vont accélérer afin de ne pas rester sous le feu; Si la piste est coupée, giclez des bahuts et planquez vous dans le fossé. Ne faites pas feu n'importe comment, essayez de garder votre calme et attendez mes ordres, les quelques "fells" ou leurs sympathisants qui hantent le coin, ont pour consignes de nous harceler brièvement et de décrocher aussi sec, ceci pour nous emmerder et manifester leur présence malgré la quadrillage de nos troupes". Ce niveau d'alerte et de danger, je l'avais pressenti quelques kilomètres avant les premiers lacets de la route. J'avais vu à ce moment là les anciens, embarqués avec nous, enlever discrètement la sécurité de leur arme. Les regards de ces gens aguerris, dont des harkis que nous découvrions pour la première fois avec leur chapeau de brousse et leur armement hétéroclite, ne trompait pas non plus quand ils scrutaient les alentours vers le haut des collines en surplomb de notre convoi. Les rares conversations s'étaient tues, chacun, anciens ou bleus, étaient sur la qui-vive, attentifs au moindre aspect du paysage tourmenté aux abords de la route qui s'enfonçait dans des collines devenues plus boisées au fur et à mesure que nos véhicules progressaient à une cinquantaine de mètres du blindé de tête du convoi.

 

Un fait rassurant arriva fort à propos pour nous détendre et apaiser nos Une-Alouette-photo-Claude-REDON.jpgangoisses. Un hélicoptère, telle une libellule, surgit par surprise d'entre deux collines et nous survola à basse altitude pendant quelques minutes emplissant l'espace sonore du son sifflant de ses pales et de ses rotors. Après quelques adroites et spectaculaires figures aériennes par-dessus la route et une démonstration de saute mouton sur la ligne des crêtes, l'engin, une "alouette" se faufila dans un col et son vrombissement caractéristique fit place au ronronnement des GMC aux boites de vitesse souvent sollicitées. Nous arrivâmes à MONTENOTTE, petit bled défendu par une compagnie de notre futur régiment. Des gosses jouaient au foot sur un terrain poussiéreux. Quelques civils en djellaba et en sandales palabraient à la maigre ombre d'un acacia pelé, où s'affairaient autour des petits bourricots faméliques bouffés par les mouches. De nombreux troupiers mêlés à une population bariolée faisaient une pause "mousse" dans le bistrot du coin aux vitres sales et grillagées contre l'impact d'une éventuelle "patate" (grenade) nous a-t-on informé par la suite. Notre convoi stoppa quelques minutes devant le PC de la compagnie, en l'occurrence une vaste villa, qui avait dû avoir son cachet à l'époque, pavoisée de tricolore et transformée pour la circonstance en état major. Une sentinelle en tenue 45 présentait les armes aux officiers, maîtres de la place, allant et venant au gré d'un ballet de jeeps munies d'une antenne fouet rabattue vers l'avant, en arc comme le scion d'une canne à pêche résistant en souplesse à la prise d'un poisson. Après quelques échanges de sacs de courrier et de brèves salutations entre gradés, notre convoi s'ébranla pour l'étape terminus de notre voyage éprouvant à travers mer, plaines et vallons, entre deux continents à la fois si près et si éloignés l'un de l'autre, nous le constaterons au fil du temps. La fin du périple, bien que relativement courte, ne fut pas une tranquille et simple ballade champêtre. Nous fûmes de nouveau saisi par l'appréhension en circulant sur une route tortueuse en terrain hostile à en juger par le nombre de poteaux téléphoniques sciés à la base ou à hauteur d'homme, le tout sur un parcours étroit fait d'une gorge sinueuse creusé par un maigre oued au lit pierreux serpentant entre des massifs de lauriers roses, domaine des chacals et éventuellement et même sûrement des fellouzes (rebelles). Nous franchîmes un pont étroit et au détour d'un virage, nous croisâmes plusieurs petits groupes d'Arabes menant des bourricots, suivis de chiens faméliques hargneux, qui cheminaient vers on ne sait quelle destination. Quelques gosses pieds nus nous firent des signes qui auraient pu ressembler à un salut amical, tandis que les adultes, dont certains habillés à l'européenne, nous ignorèrent complètement tout en daignant faire ranger leurs bourricots lourdement bâtés.

 

Tandis que les gorges de TENES, les biens nommées s'élargissaient, un village Le-VIEUX-TENES-mon-poste-07-07-1957.jpgtypiquement algérien nous apparu sur notre avant droit. C'était le "VIEUX TENES", comme il était convenu de l'appeler, dominé par sa mosquée blanche. Il se situait à environ un kilomètre de la ville nouvelle plus moderne où nous allions débarquer après avoir franchi un point de contrôle fait d'une espèce de guérite de béton cernée de sacs de sable et de plaques de blindage où deux gars armés jusqu'aux dents levèrent une barrière rouge et blanche en tubes métalliques, hérissée de barbelés pour nous laisser le passage, tandis qu'un sous officier échangeait des consignes sur un vieux téléphone de campagne à manivelle. Nous traversâmes une partie de la ville par une large rue bordée de villas aux façades blanches qu'ombrageaient en été des acacias odorants. Sur notre droite, au sud de la cité, le convoi s'engagea sous un large porche portant sur son fronton l'enseigne peinte du régiment "22ème RI – Insigne-du-22-RI.jpgCCS" ainsi que son écusson à croix blanche. Les bahuts se rangèrent en épi sous les ordres d'un adjudant "pète sec", nommé il semble me souvenir LE BARS, coiffé d'un béret rouge qui avait dû rétrécir au lavage tellement il lui serrait son crâne aux cheveux ras. Nous étions sur la place d'arme de la caserne "Lavarande" anciennement ravagée par un des séismes de grande ampleur, fréquents dans cette région des contreforts des monts de l'OUARSENIS. En son milieu, un grand mat entouré de pierres blanches badigeonnées à la chaux, arborait les couleurs de la Patrie. Tout autour, le périmètre était occupé par des bâtiments bas, maçonnés en dur, rescapés du tremblement de terre, et d'autres, genre préfabriqués en fibrociment, faisant à priori office de dortoir, et abritant des bureaux et des services logistiques. Quelques ordres variés fusèrent à droite et à gauche aux fins de nous faire aligner en colonnes avec notre mini paquetage et notre arme au pied.

 

A ce moment là, un capitaine à képi, suivi d'un sous officier, vint nous faire un bref laïus emphatique de bienvenue avec l'énumération de quelques consignes élémentaires de sécurité et de fonctionnement du régiment. A l'issue de ces paroles de circonstance le "serre pattes" (sergent) fit l'appel. La répartition par services et affectations se fit ensuite suivant différents critères, dont les qualifications et emplois dans le civil pour ceux qui en avaient. Les premiers affectés furent les chauffeurs de poids lourds et ceux des taxis, vint ensuite la sélection des gens ayant exercés dans des secrétariats, puis les coiffeurs, les mécaniciens, les infirmiers et enfin en dernier lieu les postiers dont j'étais un des rares représentants. Les gens sélectionnés, une grosse quinzaine, se virent attribuer une fonction dans un service d'une compagnie, sur place pour la CCS (compagnie de commandement et service) ou ailleurs dans les différents bataillons, au gré des besoins du moment. Pour ma part et à mon grand étonnement et soulagement, (je m'attendais au pire vu mes antécédents à MAISONS LAFFITTE), je fus affecté sur place à la section des transmissions en qualité de téléphoniste au central de la compagnie. Tous les autres, la majorité, pauvres bougres sans spécialité ou inintéressant pour les services déjà pourvus, furent embarqués à destination des compagnies et bataillons opérationnels répartis dans le bled ou sur des pitons de la région, assez agités au dire des anciens. Mes nouveaux compagnons, trois Gersois ou Pyrénéens, expérimentés ayant déjà effectué un long séjour dans la place, me reçurent comme un frère et me mirent vite dans le coup en ce qui concerne ma nouvelle fonction et les us et coutumes du cantonnement. Nous assurions la permanence 24h/24 d'un central, modèle de campagne, constitué de trois standards en forme de mallettes métalliques disposées en U sur des trépieds pliants à proximité de la 1958-le-service-des-transmissions-a-TENES.jpgfenêtre du local donnant sur la grand place du village. Des fiches, au bout de cordons extensibles en spirales élastiques et des commutateurs à clés, fonctionnaient pour établir les communications entre les rangées de jacks dont chacun correspondait au n° respectif de chaque bureau, service ou poste. L'utilisation de ces engins était peu commode quand le trafic était dense aux heures de pointe ou au gré des événements graves ou précipités. Les cordons extensibles des fiches se croisaient et finissaient par faire une inextricable toile d'araignée nécessitant de la part de l'opérateur une attention sans faille et une dextérité de tresseur d'osier ou de tisserand au moment de fort trafic à l'occasion de coups durs où il était nécessaire d'être efficace et rapide. Les nuits tranquilles, assez rares, le gars de permanence avançait un lit de camp pliant dit "lit Picot" à proximité du standard afin de pouvoir passer les communications sans avoir à se lever entièrement. Il était quand même très exceptionnel de se reposer avant onze heures ou minuit et d'un trait jusqu'à l'aube. Il se passait toujours quelque chose, soit des actes de terrorisme, genre attentat, soit des tirs de harcèlement ou des actions de guérilla comme des accrochages de la part de patrouilles ou de la section commando de la compagnie (nom de code "pectine noir").

 

Une certaine nuit, où, ce dernier intervenant sur renseignements, devait anéantir une bande de "fellouzes" dans une grotte voisine en bordure de mer avec malheureusement la perte, au moment de l'assaut, du sous officier de carrière NAVARRO, un Perpignanais. Cette nuit là les"gus" se planquaient dans une grotte (dite du veau marin) difficilement décelable et accessible, dans les rochers bordant la mer où le seul accès était un boyau, genre siphon étroit communicant avec les flots. Après plusieurs vaines tentatives d'approche par la mer, avec P604-Le-Coutelas.jpgpourtant l'appui feu du bateau patrouilleur de la marine nationale "le Coutelas" l'état major décida de balancer sur la mer des fûts éventrés d'huile de vidange ou de fuel récupérés au garage de la garnison. La houle roulant vers la côte devant servir de vecteur à ce magma inflammable flottant. L'opération dura toute la nuit et la fumée remplit son rôle, la résistance se réduisit et notre commando pu s'approcher par terre et par mer avec moins de risques et cerner l'ennemi en attendant la dissipation de l'épaisse fumée et des dernières sorties en force des rebelles irréductibles dont un grand nombre furent abattus les pieds dans l'eau. Le bilan fut lourd pour les "fells" qui laissèrent de nombreux combattants au tapis. De nombreuses armes, dont un PM (pistolet mitrailleur) fourni par un flic européen local, des documents et du matériel furent saisis. Le lendemain les identifications se firent au cantonnement où un GMC avait transporté les cadavres. Impressionnant fut cet épisode pour nous les jeunes du contingent, sensibles mais quand même conscients en général que ces morts entassés, étaient des ennemis de notre pays et que deux des nôtres y avaient laissé la vie. Moi, j'étais de permanence cette nuit là avec mes collègues qui relayaient comme moi, les différents ordres et informations en phonie sur leurs radios 300 restées en stand-by. J'ai suivi et participé, sans risque, au déroulement des opérations dans le détail et chronologiquement. Je me suis tout de suite senti impliqué et investi de responsabilités malgré mon éloignement relatif des lieux immédiats des combats. Nous, les transmissions, la plupart appelés du contingent, nous avions assuré le boulot sur les arrières, en équipe responsable. Depuis cette première nuit de "baroud" sérieux, j'ai senti que je changeais et que l'insouciant et peut être encore adolescent troufion de Maisons Laffitte, devenait un adulte dans un monde déboussolé.

 

Dans mes moments de réflexion solitaire, il m'arrivait de penser que d'autres jeunes faisaient peut être la fête en métropole ou ailleurs sans même être conscients du drame qui se passait ici dans un département encore Français. Certains insouciants, planqués ou dispensés devaient danser dans les bras de belles filles au son des flonflons d'un orchestre musette sur les bords de la Marne ou dans tous les villages de province pendant qu'ici nous vivions (civils et militaires) au rythme des embuscades et des attentats. La situation nous imposait une certaine retenue et une prudence de rigueur vis-à-vis des distractions et de la "bagatelle" déjà assez rare ici, compte tenu des circonstances et des mentalités locales assez puritaines au sujet des choses de l'amour. Les filles, un peu réticentes à l'égard des "patos", comme on appelait là bas les métropolitains, ne sortaient au bal qu'accompagnées de leur "duègne" de mère ou sous la surveillance du grand frère. Le gars qui dansait avec une fille pied noir devait se tenir à carreau, la moindre tenue ou geste jugé inconvenant pouvait déclancher un incident fâcheux et condamner leur auteur à ne plus être toléré dans ce milieu très pudibond, mais pourtant sympathique et convivial en général. Au contraire, le petit gars, gradé de préférence, bien respectueux et attentionné, habité par des sentiments et des idées conventionnelles qui plaisaient aux parents se voyait choyé et coopté par certaines familles qui, peut être, voyaient là un beau parti pour leur fille. Cela c'est vérifié à plusieurs reprises, et c'est heureux, après tout, la vie,

bien qu'incertaine continuait son cours d'un bord ou de l'autre de la grande bleue.

 

 

Par mesure hygiéniques et pour le confort du troupier, les autorités toléraient

La_cour_du_Bordel_de_T_n_s_situ_apr_s_la_maison_des_LLINARE.jpgune maison close sécurisée où quelques péripatéticiennes, médicalement surveillées, consolaient les troupiers en mal de tendresse. Certaines rares femmes ou jeunes filles musulmanes osaient avec moult précautions et ruses, avoir des rapports clandestins avec quelques uns d'entre nous, au mépris des risques de dénonciation et par conséquent de représailles. Pour ma part j'ai réussi à avoir des contacts avec l'une d'entre elles, vêtue de façon traditionnelle, voile de rigueur y compris, et donc par là même difficile à reconnaître dans la rue, et à l'amener dans une guitoune annexe que nous avions dressée, derrière nos locaux des transmissions, pour faire la sieste sans la présence des punaises agressives et envahissantes. Nos rapports furent relativement sages et éphémères, ils se limitèrent à quelques rencontres et échanges sulfureux, sans aller jusqu'à la conclusion. La raison l'emporta sur mes instincts pourtant exacerbés par le manque "d'affection" que peut endurer un jeune de vingt ans privé d'un minimum de relations féminines. Très vite j'eus le sentiment que je ne pouvais pas compromettre la vie et l'avenir de cette jeune fille, et je mis fin à notre bref flirt. Etant donné la précarité de la situation et les risques encourus pour nous deux et peut être pour les services des transmissions dans les baraquements attenants, j'ai pris la bonne décision. Et si, malgré les apparences, cette fille avait été à la solde de l'ennemi et en service commandé ? Me suis je demandé rétrospectivement en étant informé chaque jour des attentats perpétrés par des femmes à ALGER et autres agglomérations du territoire.

 

Certains jours, et par périodes, en début de soirée, ou la nuit, les harcèlements sur des postes du bled, ou sur notre cantonnement, avec en plus, nombre de fausses alertes, d’où l'ouverture fréquente du feu, faisaient que les transmissions étaient plus sollicitées et les permanences agitées. Le 2ème bureau (renseignements) était souvent en cours d'interrogatoire, très tard la nuit et communiquait beaucoup en cas de "déballage" de la part des prisonniers ou des suspects, d'informations exploitables d'urgence.

 

Les quatre "centralistes", vivions dans la promiscuité à l'intérieur du local monacal du téléphone avec un minimum de rangement. Les lits, dont deux superposés munis de moustiquaires, étaient disposés le long des murs, ainsi que deux armoires métalliques qui renfermaient nos effets et un strict minimum le-service-des-transmissions-a-table.jpgd'objets usuels, telle que notre sobre vaisselle. Une ancienne caisse de batterie de radio et une table bancale artisanale complétaient notre rustique mobilier. Nos armes et munitions ainsi que nos casques étaient rangés dans un placard dans le coin le plus éloigné de la porte avec d'autres objets, non indispensables, telles que nos valises civiles. Notre quatuor cohabitait dans la bonne humeur dans cette atmosphère un brin confiné, nous vivions au gré des évènements et supportions avec une certaine philosophie les petits travers de la vie communautaire et du service commandé. Les repas, que le gars de repos du jour allait chercher directement aux cuisines, où nous avions certaines accointances gersoises, étaient pris en commun. La nourriture était en générale relativement bonne et préparée avec un certain soin selon le menu du jour. Une fois il nous fut servi, à toute la compagnie, un délicieux civet bien goûteux mais dont la viande un peu dure et filandreuse, nous paru être du sanglier. En fait, après plus amples renseignements, nos potes les cuistots devaient nous confier, quelques jours plus tard, que nous avions "bouffé" le bourricot que le commando avait ramené d'opération et qui avait donc, en effet, disparu de la cour de la compagnie. Nos relations privilégiées de copinage avec les cuistots faillirent nous procurer quelques ennuis avec l'état major. Par un heureux "hasard", quelques bouteilles de vin de qualité, généreusement cédées par un colon du secteur et réservées aux agapes du général lors d'une prochaine visite programmée, se retrouvèrent sur notre table et firent les délices de nos gosiers lors d'un repas amélioré. Un des cuistots fit quand même les frais de cette "confusion" et fut muté manu militari en compagnie opérationnelle. Nous les consommateurs, en fûmes momentanément quittes pour l'angoisse de nous voir sanctionnés de la même peine et pour les mêmes motifs. Cet intermède passé nous reprîmes avec sérénité notre train train dans notre piaule étroite, mais ô combien hospitalière pour le coup.

 

Heureusement la propreté était de mise, nous faisions nos lits tous les jours ainsi qu'un minimum de ménage et le carrelage était entretenu; Chacun connaissait les manies et les humeurs des trois autres, mais se satisfaisait de cette "galère" en relativisant par rapport aux camarades exposés directement sur le terrain aux dures réalités de ce qui ressemblait de plus en plus à une guerre qui ne voulait pas dire son nom. Les sanitaires se trouvaient au fond du cantonnement dans un bâtiment rustique et largement aéré et venté (heureusement) en quasi absence de fermeture. L'eau des douches collectives était juste tiède dans ce courant d'air et les "chiottes" à la turque étaient agencées comme des loges à cochons, sans portes utilisables, sur deux rangées se faisant face de chaque côté d'un étroit couloir axial central. Pour certains, sans complexe, c'était l'occasion d'échanger quelques mots avec son éventuel vis-à-vis accroupi, le pantalon de treillis affaissé sur les pataugas. Pittoresque mais très gênante était la situation pour ceux, qui comme moi, auraient souhaité un peu plus d'intimité dans ces moments là. Un jour, je suis tombé nez à nez (si l'on peut dire) avec le capitaine commandant la compagnie, que pour une fois, je me suis abstenu, et pour cause de saluer réglementairement. Par la suite je calculais, sauf urgence, de satisfaire mes besoins naturels en nocturne avec ma torche électrique au risque d'être gagnant à la prochaine loterie (à laquelle je ne jouais pas). Le nettoyage des sanitaires, ainsi que l'entretien des abords extérieurs, de tout le cantonnement était assuré par les prisonniers, ou suspects, sous bonne garde. Ce qui n'empêcha pas trois"gus" de se faire la belle un jour en plein midi. Les consignes furent alors sévèrement et plus strictement appliquées. Je fis un jour l'expérience de cette surveillance, j'avais à garder dans leurs corvées quatre pauvres bougres, à priori sans grande dangerosité et apparemment dociles et même serviles, mais j'étais malgré tout sur mes gardes, sait on jamais ? Pour la première fois je côtoyais des rebelles (ou prétendus tels) j'avais à la portée de mon arme des hommes considérés comme ennemis et peut être même étaient ils de réels égorgeurs potentiels. Malgré les contraintes de notre service des transmissions, il fut un temps ou, comme ci-dessus, nous dûmes assurer un tour de garde et certaines servitudes armées pour combler le déficit des effectifs du contingent, les corvées étant toutes, je le répète, effectuées heureusement par les prisonniers.

 

Bien qu'espacées dans le temps par rapport aux soldats de la section de combat, nous assurâmes, durant certaines périodes de pénurie d'hommes, des petites missions armées. Entre deux permanences il nous arrivait, parfois d'être de garde, avec tout le cérémonial pendant vingt quatre heures ou d'assurer des patrouilles de nuit et des escortes de convois ou du vaguemestre, en lieu et place des repos compensateurs qui nous étaient "dus". Selon les postes et selon les heures, de jour ou de nuit, il arrivait souvent que nous soyons las après des veilles comme sentinelles dans des coins plus ou moins isolés où seuls les chacals et les chiens errants se manifestaient furtivement aux pieds des remparts en quête de nourriture au milieu des ordures et des boites de conserves que les cuistots balançaient là. Moi, pendant ces gardes de nuit, je me rassurais en me disant que du moment qu'il y avait des bestiaux qui traînaient là, les fells, ou quiconque qui aurait voulu faire une connerie, auraient fait fuir ces Un-poste-de-garde-a-la-caserne-Lavarande.jpgcharognards. Et puis la présence, en cas de besoin d'un puissant projecteur à portée de main me réconfortait dans mes réflexions sécuritaires. Le vrai silence, celui où l'on entend que les pulsations de son sang dans les oreilles, était à mon sens plus angoissant. Dans ces moments là, on attend la relève avec impatience. Pourtant il est arrivé que certains rares inconscients s'assoupissent assis au fond d'un mirador, complètement irresponsables de leurs actes et de la sécurité de tout le cantonnement endormi. Il est vrai que, jamais, à la connaissance des anciens, aucun ennemi ne s'était aventuré si près, à cet endroit au risque de prendre une rafale comme il en partait parfois intempestivement pour un bruit ou pour le bruissement suspect d'un buisson, le froissement d'un chiffon ou d'un papier virevoltant les nuits de tension ou de vent. La plupart du temps "l'animation" nocturne provenait de tirs de harcèlement dirigés sur nos bâtiments, mais sans grande précision. A ces coups de feu, provoqués par des groupes planqués sur les hauteurs alentours, nous répondions par des tirs aussi approximatifs qu'inefficaces que les leurs à en constater les résultats relevés par une patrouille le lendemain au matin. Ces échanges fréquents, auxquels se mêlaient parfois les mitrailleuses lourdes aux balles traçantes des gendarmes mobiles en poste au bas de la ville près de la plage, duraient au maximum une demi-heure. Puis les fells décrochaient et le calme revenait souvent pour la nuit. Tout le monde allait se recoucher après une poussée d'adrénaline.

 

A cette époque au mois de mai 1958 se déclanchèrent des évènements et des manifestations historiques de foule dans toutes les grandes villes d'Algérie. La lassitude et le désarroi des civils, pieds noirs et musulmans, face aux violences et aux exactions sanglantes s'exprimèrent par des rassemblements et des défilés patriotiques de masse. Ces mouvements spontanés au départ dans certains coins du pays, furent cependant opportunément noyautés par les différentes composantes des partis et factions politiques sur place et en Métropole. Il en résultait des cas de conscience pour certains officiers responsables de l'ordre et de la paix civile. Il y eut des moments de flottement qui firent que, le 13 mai au matin nous fûmes mis en alerte maximum. Pendant quelques heures, rassemblés avec armes et paquetage disposés en section de combat dans le cantonnement nous demandant si c'était du lard ou du cochon. Les évènements, heureusement, tournèrent vite dans le sens d'une sorte d'euphorie collective et contagieuse avec l'espoir pour la population qu'une paix rapide pouvait se réaliser envers et contre tout. L'alerte fut levée et le soir même nous dansions et chantions sur la place du village au son de la fanfare du régiment. Civils, Européens et Musulmans, militaires de tous grades manifestions ensemble notre joie et notre soulagement au fur et à mesure que des sonos nous communiquaient des informations rassurantes et optimistes venues d'ALGER ou de PARIS. Certaines scènes de fraternisation, empreintes d'une réelle émotion et qui semblaient encore inimaginable la veille, se déroulaient sous nos yeux incrédules. Les anciens combattants et vétérans de 14/18, de 39/45 et de l'Indo arboraient fièrement leurs décorations et chantaient la Marseillaise et le champ 13-mai-1958---tenes.jpgdes Africains en se congratulant. Arabes et européens, tous Français, unis comme au front (débarquement de Provence, Cassino, l'Alsace etc…) ce fut pendant quelque temps une joyeuse confusion, où au son du slogan "Ta ta ta ….ta ta" (Al-gé-rie…fran-çaise) rythmé par tout ce qui pouvait faire du bruit (batteries de cuisine comprises). Puis au fil des jours, la vigilance et les consignes se relâchant, les politiques tergiversant et s'emmêlant dans leurs contradictions, la rébellion et ses alliés, qui avaient, à mon avis, essuyé un échec politique cinglant, semblèrent se refaire une santé en reprenant et multipliant de nouveaux attentats et embuscades meurtrières.

 

Un jour d'été, sur le coup de une heure et demie, alors que le calme régnait un appel nous sortit soudain de la semi torpeur de la sieste. Une ambulance ! Criait sur la place une voix dont la tonalité exprimait une détresse qui ne laissait aucun doute sur l'urgence du secours que réclamait cette voix implorante. Dans le central nous ouvrîmes en grand les volets du fenestron resté rabattus, à cause de la chaleur, et nous vîmes l'adjudant "X" du 2ème bureau reconnaissable à son béret bleu se tenant l'abdomen d'une main entre le doigts de laquelle s'échappait du sang en abondance. Nous appelâmes en "flash" l'infirmerie qui fit diligence pour envoyer une ambulance afin d'emmener la victime qui vu la gravité de sa blessure fut évacuée sanitaire par hélicoptère sur l'hôpital Maillot à ALGER. Pendant les premiers secours à la victime, touchée d'une balle de révolver en plein ventre par un terroriste dans une rue de la ville, le peloton de garde avait réagi ainsi que les gars sortis de la relative fraîcheur de leurs piaules par le remue ménage et les cris. Ce fut quelque peu le b….l, l'excitation gagna une bonne partie du cantonnement, tout ce monde en tenue décontractée, en survêtement ou caleçon US, s'était armé et précipité vers les remparts dominant de loin le village Arabe du VIEUX TENES. Malgré les injonctions du sous-off de permanence quelques uns ouvrirent le feu tous azimut. Pour ma part, laissant mes camarades occupés au central, j'étais venu aux nouvelles sur l'enceinte fortifiée de la caserne, j'interrompis avec véhémence le tir d'un fusil mitrailleur dont le servant s'acharnait à vouloir prendre pour cible un pauvre type en apparence, inconscient du remue ménage ambiant et des petits nuages de poussière que soulevaient les impacts de balles sur son chemin. Ce type venait du Vieux Ténès, il trimballait un couffin sur la piste en contrebas en venant dans notre direction. Ce "chibani", vêtu d'une djellaba et coiffé d'un turban, surpris à retardement par l'évènement ne saura jamais pourquoi il fut un moment dans la ligne de mire des soldats ni comment il doit sûrement la vie au sang froid et au bon sens d'un jeune appelé. Le calme général revint après l'intervention autoritaire du chef de poste de garde. La confusion n'avait durée qu'une dizaine de minutes mais aurait pu être une meurtrière bavure. Elle était en tout cas révélatrice du climat de méfiance qui régnait à nouveau, du moins chez certains d'entre nous, vis-à-vis des populations, de la guerre et de tout le "merdier" comme il était courant de dire dans le langage troupier. Dans l'après midi un des harkis de la compagnie surnommé le "chibani" (le vieux en Arabe), ancien baroudeur des tirailleurs de 39/45, qui avait repéré et poursuivi le jeune terroriste, abattit ce dernier d'une paire de chevrotines. Les ralliements de nombreux rebelles, qui avaient été fréquents et massifs pendant la courte période d'euphorie, se raréfièrent. Au contraire on assista derechef à des désertions et autres actes de révolte et d'insoumission. La paix, déjà toute relative, se faisait de nouveau fragile, les politiques se divisaient, les chefs militaires avaient des états d'âme et s'organisaient tacitement en factions. A mon avis l'opinion métropolitaine en majorité se foutait de l'Algérie, de ses colons et des (prétendus) colonialistes pieds noirs qui refusaient selon une rumeur répandue par certains partis politiques (acquis à la cause des indépendantistes), à boire aux militaires qui étaient là pour assurer leur sécurité. La France profonde voulait à tout prix la paix et récupérer au plus vite ses jeunes appelés. Pendant ce temps là ces derniers faisaient, pour la plupart, leur devoir, il est vrai, sans grande conviction, et participaient à la "pacification" en y laissant, malheureusement, de plus en plus des leurs. En quelques mois la situation s'aggrava, les accrochages meurtriers se multiplièrent sur l'ensemble du territoire Les unités combattantes rencontraient de plus en plus de bandes rebelles, de mieux en mieux structurées et organisées en Katibas (compagnies), le terrorisme se perpétra plus virulent que jamais en milieu urbain en faisant plus de victimes civiles. La haine, un moment assoupie ou plus ou moins contenue, refit surface et le fossé entre les communautés s'élargit encore davantage qu'auparavant. Des renforts nous parvinrent de métropole dont un contingent de gars issus de l'armée de l'air, versés à leur grande déconvenue, dans l'infanterie.

 

Parmi ces nouveaux arrivants en Algérie, tous de classes plus anciennes que la Claude-BRASSEUR-avec-Louis.jpgmienne, il y avait le comédien Claude BRASSEUR avec qui j'eus l'occasion de faire une partie de ping-pong au foyer et d'assister à l'un de ses premiers films intitulé "l'amour descend du ciel" où il jouait le rôle du para (qu'il n'a jamais été). Il me semble aussi me souvenir que nous fûmes appelés à effectuer une garde dans la même nuit sur les remparts près du mess des officiers et des ruines romaines environnantes. Ce comédien, sympathique au demeurant, et dont la notoriété n'était pas encore affirmée alors, eut sur place la visite de sa mère, artiste de cinéma, Odette JOYEUX, épouse de Pierre BRASSEUR, son père, autre nom célèbre dans le milieu du septième art. Le garçon se distingua, au cours d'une garde un dimanche devant le PC du Colonel où il était en faction. A ce moment il fût amené à poursuivre, avec cran, et à le "neutraliser" avec son arme, un terroriste qui venait d'abattre un policier en service sur le trottoir du cinéma tout proche. Il fut récompensé et décoré pour son acte de bravoure, en même temps je crois, qu'il était symboliquement sanctionné pour avoir abandonné son poste pour poursuivre le criminel. Après cet évènement, je crois que Claude fut versé au peloton de sous officier de POINTE ROUGE. Par la suite et avec son nouveau grade, il officia quelques temps  à "la voix du bled" la radio du contingent à ALGER avant la libération de sa classe, alors qu'il restait à la mienne de bien longs mois à se "farcir" et à voir les autres arrivés après moi, rentrer chez eux. Nous n'avions pas fini de crier le rituel slogan des appelés "la quille bordel" !

 

Les jours de blues où on se remontait le moral à coup de cure de "pils" (bière vendue bon marché au foyer ou en ville). Ce fut à cette époque que le central téléphonique fut transféré dans des baraquements en fibrociment où se regroupèrent les transmissions de la CCS commandés par le lieutenant (puis capitaine) Cortéggiani, officier d'expérience, assez souple et humain. A cette occasion et après la libération de mes trois anciens compagnons Gersois, je me suis retrouvé responsable sans grade ni gallon, (vu mes lointains antécédents à Maisons Laffitte) et instructeur du central téléphonique. Cet outil, que je réclamais à cor et à cri depuis longtemps, de conception relativement moderne, J.COMMES-au-central-des-transmissions-sur-les-remparts.JPGavait été monté et installé par les PTT, il comptait 100 directions et donc la possibilité effective de commutations avec des circuits directs avec l'inter à ORLEANSVILLE. Je l'ai vite eu en main étant donné que j'avais déjà utilisé ce modèle lors de mon emploi temporaire à la poste au MAROC, l'engin était performant pour l'époque. Le seul inconvénient (au début) fut que seul le gars de permanence séjournait (en principe) dans le local. Nous y perdîmes en convivialité et pendant un certain temps en coordination et spontanéité dans l'exécution de notre tâche, ce qui pouvait avoir des conséquences sérieuses pour la suite des opérations. Des difficultés apparurent alors pour le passage des consignes au moment de la relève des opérateurs. Le travail de proximité, nous permettait d'anticiper et de localiser dans les différents bureaux, pour les mettre en relation, les officiers décideurs responsables des affaires et des opérations. Les services radio et la régulation qui étaient dans la pièce voisine assuraient de leur côté les liaisons, plus longues et confidentielles, en morse avec les compagnie en poste ou en cours d'opération dans le bled. Dans les moments d'extrême urgence (flash dans notre langage) nous collaborions sans problème, tout le monde était sur le pont. De repos ou en service chacun connaissait le "topo" et faisait son devoir sans état d'âme. Depuis notre déménagement, les téléphonistes de repos, couchaient et vivaient à trois cents mètres du PC et des transmissions dans des bâtiments distincts qui composaient anciennement une ferme maintenant en ville.

 

Les vestiges de cet édifice aux murs solides et ses annexes dont un silo nous servait de réfectoire au rez de chaussée et de dortoir très rustique sous les toits. Au fur et à mesure des départs des "quillards" (libérables) ou des mutations, chacun s'aménageait, à l'aide de vieille bâches et de grands cartons, un coin genre box, où il pouvait disposer d'un peu plus d'aisance et d'un strict minimum d'intimité. Quelques lucarnes nous dispensaient la lumière du jour à travers des lambeaux d'emballage de plastique cloués sur les boiseries soutenant les tuiles. Certains de ces regards étaient amovibles et nous servaient éventuellement de séchoir pour le petit linge que nous lavions à la poudre de lessive dans la cour où d'anciens abreuvoirs faisaient office de lavoir et de bains froids. Deux WC rustiques et insuffisants étaient situés dans le même coin et voisinaient avec des 04-60-vehicule-qui-a-saute-sur-une-mine-a-RENAULT.JPGcarcasses de camions qui gisaient là à l'état d'épaves. Certains de ces "bahuts" portaient les stigmates de combat et les impacts de balles occasionnés par quelques embuscades Ils servaient pour la récupération de pièces de rechange au garage du régiment situé également dans l'enclos. Les odeurs d'huile et autre gasoil le disputait à celles plus naturelles mais plus désagréables, des étrons laissés par l'un ou par l'autre et qui n'ayant pas eu le temps d'arriver aux chiottes usuelles à proximité avaient posé culotte là. L'hiver, le pseudo dortoir était chauffé par un poêle à mazout puant mais utile quand quelqu'un voulait bien s'occuper de le garnir en carburant, pour faire chauffer de l'eau dans un bidon afin de permettre de faire un brin de toilette et de se raser dans quelques vieux casques réservés à cet emploi. Un réchaud et un four électrique, cédés par des civils amis du voisinage, complétaient ce "complexe" culinaire et sanitaire élémentaire. Ceci nous permettait d'avoir toujours un peu d'eau chaude ou un foyer pour réchauffer occasionnellement une gamelle de nourriture, ou cuire un poulet même à l'occasion, ou encore préparer un café soluble sorti d'une boite de ration de combat récupéré à l'occasion. Nous n'avons heureusement jamais mis le feu, pourtant nous vivions sur un vieux plancher qui avait déjà du servir à des générations de meuniers du temps glorieux où cette ferme et ce silo devaient être utilisés.

 

Cet édifice avait aussi résisté aux secousses telluriques que nous ressentions fréquemment sans panique du fait de l'accoutumance à ce phénomène naturel. Dans ce nouveau "lieu de résidence spartiate", nous fûmes derechef soumis la nuit à la garde, non protocolaire des lieux. Un sous-off établissait un tour en fonction des occupations et de la disponibilité de chacun. Cette contrainte, de deux heures, n'intervenait pas trop souvent (sauf opération en cours) vu le nombre que nous étions sur le site et tous services confondus. La relève se faisait à la demande, chacun (sous off appelé y compris) s'éclairant de sa torche individuelle, allait réveiller discrètement son successeur dans son lieux de couchage quelques minutes avant l'heure de la relève. Ce système faisait l'unanimité, tous les gens concernés, étant conscients de la nécessité du bon fonctionnement de cette sécurité primordiale pour la sauvegarde de l'ensemble des personnels et du matériel. Sur le plan général (nous étions en 1959) la situation s'aggravait, les fells ralliant de gré ou de force, de plus en plus de monde à leur cause. On sentait l'atmosphère s'alourdir et les villes et les villages se trouvaient de plus en plus insécurisés par "l'armée de l'ombre". Les unités territoriales, à l'armement hétéroclite, organisée en groupe d'autodéfense de certains bâtiments publics et constituées par des pieds noirs civils réservistes, étaient de plus en plus harcelés et exposés face à l'ennemi semi organisé qui harcelait les édifices administratifs communaux un peu à l'écart. Les politiciens et décideurs en haut lieu se chamaillaient et manquaient de cohérence, des clans se formaient.

 

L'armée de métier manifestait, par certaines attitudes, sa mauvaise humeur, le fossé se creusait un peu plus entre la métropole et ses départements d'Algérie. Nous, les appelés, sans expérience ni idées politiques bien définies, le constations tant cela était visible et palpable du fait des réactions qui s'exprimaient de plus en plus ouvertement dans les médias et dans la rue. Les exactions se perpétraient, de plus en plus près de jour comme de nuit, aux portes des agglomérations et engageaient de plus en plus de belligérants et de moyens. A un moment donné de cette époque l'étau était tellement serré autour de notre secteur que de grandes opérations furent entreprises par le haut commandement. Plusieurs divisions, dont une de parachutistes, furent engagées dans notre voisinage immédiat et dans les montagnes de l'Ouarsenis au sud d'ORLEANSVILLE. Là vraiment les hostilités changèrent d'envergures avec des moyens importants engagés par l'armée de métier appuyé par l'aviation et l'artillerie. De chez nous, base secondaire, on pouvait assister au déroulement Photo-T6-2.JPGde certaines phases de combat, comme les "straffings" en piqué des avions T6 à hélices et des jets type "Mistral", sur les djebels proches. Pendant ces accrochages nous fûmes aussi les témoins oculaires de plusieurs interventions au moyen de "bidons spéciaux", ces derniers, en fait des bombes au napalm larguées par des bombardiers B26, dégageaient des volutes de lourds nuages de fumée noire semblables à celles d'un immense feu de pneus. Un soir au contraire  le ciel s'illumina au cours d'une opération "luciole". Cette manœuvre consistait au largage par l'aviation de fusées éclairantes suspendues à des parachutes tel un gigantesque feu d'artifice constellant le ciel et illuminant les montagnes. Ces illuminations permettaient en principe de repérer et par là même d'anéantir les convois muletiers alimentant en vivres et en munitions les maquis alentours ou GDR-B2-22eme-RI-8C-nov56-mai5824.jpegmême plus lointains. Deux canons de 155 sans recul, avec leurs servants artilleurs, furent mis en batterie aux abords de la ville pendant quelques jours où ils furent employés pour des tirs dits "à priori" sur des points précis connus ou supposés par l'état major comme lieux de passage habituel ou de repli. Une série de canonnades s'effectua par-dessus la ville, les obus impressionnant par leurs sifflements, passèrent au dessus de nos têtes avant d'aller exploser à flanc de montagne dans des gerbes de fumée, de flammes et de terre. Un commando spécial composé d'une section de quelques dizaines de parachutistes vietnamiens, sauf officiers) fit plusieurs séjours chez nous sous le commandement du capitaine SIMON. Cette petite unité autonome très affûtée et aguerrie fut très efficace dans le nettoyage de proximité et traita radicalement notre région. Ces garçons étaient d'un culot et d'un sang froid à toute épreuve. Opérant ponctuellement, souvent la nuit par petits groupes, ils communiquaient très discrètement entre eux dans un de leurs langages Viet, incompréhensible pour les fells contrairement à la langue de Goethe dont certains légionnaires pouvaient user parfois en opération pour correspondre entre eux, mais dont certaines bribes étaient interprétées par l'ennemi. Deux de ces Vietnamiens que j'ai eu l'occasion de rencontrer au cours d'un repas un dimanche dans une famille hospitalière d'aimables civils pieds-noirs, m'ont un peu mis au courant de leurs méthodes au combat. Ils opéraient à quatre ou cinq cherchant, sur renseignement, à repérer les rebelles et à les signaler au commandement qui envoyait des renforts héliportés en conséquence, pendant qu'eux-mêmes provoquaient l'accrochage et le maintien sur place en attendant ce complément de forces. J'avais eu l'occasion de juger de visu à deux reprises le self contrôle de ces extrêmes orientaux. En effet lors d'une bagarre en ville où l'un des antagonistes aux yeux en amande, avait sans hésitation sorti son poignard commando, délaissant le pistolet qu'il portait à la ceinture, pour se mettre en position de défense au corps à corps, trépignant sur place tel un léopard prêt à bondir sur sa proie en l'occurrence un civil un peu éméché que nous eûmes du mal à dissuader de ne pas insister au risque d'y laisser sa peau.  Une autre fois, un beau dimanche d'un printemps précoce, alors qu'en complète décontraction, mais armé, nous étions dans un restaurant près de la plage ou la patronne préparait d'excellents calamars en sauce, les fells virent faire diversion et lâcher quelques rafales de fusils mitrailleur sur les baigneurs et la façade du resto où ils savaient que nous étions. Dès les premiers tirs, chacun bondit sur son arme appuyée contre le mur à proximité, et tenta de se réfugier là  ou l'instinct le guida. Moi, ce fut l'embrasure de la porte des cuisines où à genoux je pointais la carabine USM1 qu'un collègue m'avait laissée, car moins encombrante que mon flingue, vers les issues où aurait pu se présenter un éventuel agresseur. Tandis que des impacts martelaient bruyamment les murs des façades, nos voisins de table, quatre Asiatiques, s'étaient levés en rigolant et ouvraient en grand les volets pour voir d'où provenaient ces tirs aux balles sifflantes au ricochet. Ils avaient vite fait une analyse de la situation et jugé que le danger était seulement de ne pas s'exposer de trop à l'arme automatique qui nous arrosait depuis les collines. Ils étaient hilares de nous voir nous affoler, alors qu'eux-mêmes avaient l'air de considérer cet intermède comme une parenthèse ludique au milieu du repas. Le temps de rapidement réagir, les gardes mobiles cantonnés à proximité dans le quartier, ripostèrent à la mitrailleuse 12/7 embarquée sur  la tourelle de mobiles-de-selesta.jpgdeux de leurs AMX aussitôt déployés en position défensive devant les bâtiments du quartier, le dos à la mer. Après encore quelques rafales, les "fells" décrochèrent et chacun, un peu émotionné, repris ses occupations gastronomiques. Nous nous remîmes un peu palots devant nos assiettes un brin bousculées, mais rassurés par l'attitude de nos voisins de table aussi détendus que s'ils venaient d'assister à un échange sur un court de tennis, et par le fait qu'aucune victime n'était à déplorer, ni sur la plage qui se réanimait ni dans les locaux civils ou militaires du quartier.

 

Dans cette même période agitée, si mes souvenirs sont fidèles, il devait m'arriver une de mes plus dangereuses "aventures" en service commandé sous l'uniforme. Pour la première fois j'ai été la cible de tirs volontairement dirigés contre ma personne, disons plutôt contre ma silhouette d'humain. Cette nuit là tous les effectifs disponibles et valides tels que ma pomme furent réquisitionnés pour tendre une embuscade dans les gorges de Ténès à quelques hectomètres en amont du vieux village indigène. Quelques heures auparavant, en fin d'après midi, un avion de reconnaissance, un coucou à hélice que nous appelions "broussard", était venu survoler le PC pour signaler qu'il avait repéré une caravane de mulets qui se dirigeait à travers la maquis en direction des gorges en vue probablement de les emprunter en partie, ou de les traverser pour rejoindre un relais refuge ennemi dans la montagne. D'après ce que j'avais pu entendre au central pendant que je fourbissais mon équipement et vérifiais mon armement, il s'agissait d'un convoi de repli de blessés que les fells évacuaient, avec armes et bagages, vers leurs infirmeries clandestines et qu'il fallait intercepter avec les moyens restants disponibles. Le gros de la compagnie participait dans les environs à un accrochage à priori assez meurtrier pour les rebelles. L'information étant de source on ne peut plus sûre, le commandement avait promptement réagit et nous furent donc mobilisés au plus vite avant que la nuit soit complète.

 

C'est une troupe un peu hétéroclite, encadrée par des sous officiers du contingent d'habitude, plutôt sédentaire, que nous embarquâmes sur deux GMC qui prirent, tous éclairages en black-out, la direction des gorges à travers la ville déserte à cette heure sous régime du couvre feu. Un jeune sergent, d'habitude préposé à l'intendance et au ravitaillement des cuisines, nous répartit Les-gorges-de-TENES-04-1957-Michel.FETIVEAU.jpgle long de la route sur le côté gauche, le dos au ravin, avec le plus de discrétion possible à environ une quinzaine de mètres les uns des autres avec les consignes de rester en place et de n'obéir qu'à son ordre quoi qu'il advienne. L'ennemi était censé se présenter dans le sens descendant de la route ou du ravin. Chacun aménagea sommairement son poste à sa guise de façon à pouvoir entendre et observer autant que faire se peut le plus loin possible dans l'obscurité. Moi j'avais normalement tiré le bon numéro puisque j'étais le premier en aval avec donc personne des nôtres sur ma droite côté village du VIEUX TENES et quelques eucalyptus sur ma gauche délimitant la chaussée et le haut du talus routier. La nuit fut longue, le mental travaillant à vitesse grand V avec une sensation de grande solitude, malgré la présence effective des camarades quelque part, tapis à quelques dizaines de mètres en amont. Mes yeux étaient tellement écarquillés par moment qu'ils fatiguaient à en voir des lucioles éphémères, au ras du sol, et des apparitions mouvantes telles des spectres nocturnes faisant une pantomime sous le minuscule pan de ciel noir à peine visible à la verticale, mais où je devinais quelques étoiles entre la cime des arbres. Un léger et intermittent souffle d'air vif faisait bruisser les feuilles des eucalyptus ajoutant à la difficulté de percevoir d'autre bruits éventuels qui auraient pu venir des taillis de la rive opposée du talweg bordant la voie de circulation. Sous le couvert de ma capote, qui me protégeait du froid  de la nuit, je regardais souvent ma montre aux aiguilles qui avaient été un temps, lumineuses  mais étaient encore légèrement fluorescentes pour me décevoir par leur lenteur à faire inexorablement le tour du cadran. Très tôt le matin le muezzin du vieux village appela ses fidèles musulman à la prière ou peut être, doutais je, était-ce un signal convenu ? Cette incantation lointaine, que j'avais pourtant entendue sur les minarets au Maroc, me fit froid dans le dos. Durant toute la nuit je m'étais accoutumé au silence, j'étais presque serein, malgré tous mes sens en éveil. J'étais paradoxalement plongé dans une réflexion très euphorisante sur le bonheur qu'aurait pu me procurer à cette heure un furtif moment un jour de chasse dans un coin des collines là bas à l'ouest, de l'autre côté de la frontière du pas très loin, du Maroc en paix où mes parents résidaient encore. Une profonde sensation d'abandon m'envahit soudain me procurant un incontrôlable et bref sanglot en même temps qu'une angoisse diffuse dans les tréfonds  de mon âme solitaire. L'appel à la prière se prolongea quelques minutes et laissa place à des aboiements lugubres du côté du village, mes idées revinrent très vite à la réalité et je me fis le raisonnement que rien ne pourrait plus se passer à cette heure avancée du matin.

 

En même temps un coq précurseur annonçait au loin la venue prochaine du jour, je décidais de tirer quelques bouffées d'une demi cigarette sous le couvert de ma capote. Cela a failli être ma dernière car, alors que j'avais éteint mon mégot avec précaution, après trois bouffées bienfaisantes , le feu saccadé d'une arme automatique (une MAT 49 à priori) se déclencha soudain assez loin sur ma gauche vers le milieu présumé de l'embuscade. Tout d'abord se fut une courte rafale qui engendra, quelques secondes après, une mitraillade fournie de toutes les armes. En un laps de temps très court, les lieux furent le théâtre d'éclairs à répétition et de trajectoires de balles traçantes ricochant en miaulant au milieu d'étincelles sur les rochers et la surface de la route. Quelques cris et paroles incompréhensibles arrivaient à dominer cette débauche d'éclatements secs et de tirs saccadés qui, par brefs instants baissaient d'intensité. A mon tour et instantanément avant d'ouvrir le feu n'importe où, je demandais en criant à mon voisin en amont ce qui se passait. Je n'avais pas entendu d'ordre cohérent, ni auparavant, de bruits suspects pouvant laisser supposer une présence incongrue. Je n'y comprenais rien, mon cœur battait hors de ma poitrine et dans mes oreilles. J'étais sur tendu, en même temps qu'à la limite de la panique, prêt à réagir à toute éventualité, pourvu que je comprenne vite la situation réelle et de façon claire. Tout faire sauf ne pas rajouter à la panique ambiante ma propre déraison. Heureusement le gars en amont me répondit le moment d'un bref arrêt du feu. Ce n'est rien, rejoins moi vite ! me cria t'il. Je fus aussitôt dressé et je courus sur une quinzaine de mètres dans l'obscurité en zigzagant comme un forcené entre les eucalyptus le long de la route pendant que je criais, ne tirez pas ! et que d'autres hurlaient je ne sais quelles injonctions en reprenant le feu pour certains de ces cinglés paniqués. L'incident fut relativement bref, le temps encore de deux ou trois rafales, dont l'une par sa longueur et sa durée, avait dû vider un chargeur d'un seul trait, et qu'enfin le "Dalton" de service, qui était sensé commander la manœuvre, puisse enfin obtenir l'arrêt des tirs intempestifs à priori non motivés.

 

Après quelques explications, excitées et vaseuses, à distance et à l'abri des troncs d'arbres, car le sous off, nous pointaient encore avec sa MAT 49, nous dûmes finir de le convaincre dans le jour naissant, en déclinant nos identités. Nous étions les deux derniers de la queue d'embuscade à avoir particulièrement subi les foudres rageuses du fait du manque de maîtrise du sergent et de quelques uns des "guerriers" du groupe. Le feu aurait été motivé et déclanché sur…"des silhouettes traversant la route" (sic), le chef et ses compagnons dixit. Nous constatâmes avec une trouille rétrospective qu'une douzaine d'impacts de balles de tous calibres, dont la moitié auraient été "au but" avaient atteint à hauteur d'hommes deux des troncs d'arbres derrière lesquels, mon compagnon d'infortune et moi, nous nous étions réfugiés. Tous les innombrables autres projectiles s'étaient perdus tous azimut dans la nature balafrant certains autres arbres dans des endroits les plus inattendus à des hauteurs insolites ou au ras du sol. En tous cas les auteurs de ce "gag", sous off y compris, ne furent pas sourds, sans retenue nous les avons traités de tous les noms d'oiseaux et mis plus bas que terre devant toute la troupe déconfite, après ce minable baptême du feu pour la plupart d'entre nous.

 

Dans les minutes qui suivirent, alors que le jour se levait, deux véhicules "AMX" blindés de la gendarmerie mobile arrivèrent à grande vitesse, alertés par une patrouille, ou une sentinelle du commando local qui avait perçu et réagit à la mitraillade depuis le village du VIEUX TENES. Nous réembarquâmes penauds dans des bahuts revenus nous récupérer et regagnâmes nos pénates alors que la ville s'éveillait et que les civils pas dupes, nous regardaient avec un air interrogateur. En attendant les fellouzes, si fellouzes il y avait eu, ils devaient être loin sur un autre itinéraire tandis que certains personnels de notre encadrement ont peut être, depuis ce jour, attendu longtemps une promotion. Pour ma part je devais revoir dans d'autres circonstances et à ma grande déconvenue ce cow-boy de sergent, qui portait haut le chapeau de brousse et un révolver, en panne de percuteur disait on, à mi cuisse genre Far West, pour frimer.

 

Un dimanche au cours d'un match de foot amical, comme il arrivait souvent d'en L-equipe-de-foot-de-la-CCS-du-22-R.I.-a-TENES-en-1956.jpgfaire contre les civils, ce rouleur de mécanique me bouscula alors que nous étions en extension au-dessus du sol pour disputer de la tête un ballon que convoitait aussi un adversaire. La suite me fut racontée après ma convalescence à ma sortie du centre de repos de l'armée d'El Biar aux environs d'ALGER. A la suite d'un coup d'épaule "mon copain" me fit chuter la tête la première sur le sol du terrain qui n'avait jamais connu le moindre brin d'herbe ni à fortiori la moindre touffe de gazon. Je perdis connaissance immédiatement tandis que j'avais, au dire des témoins, un saignement d'oreille côté droit. Les autorités sanitaires, en l'occurrence le Capitaine "toubib" pris sans hésitation la décision de me faire évacuer helico-en-approche.jpgdirectement par hélicoptère "Sikorski H34" sur ALGER où je fus pris momentanément en charge par l'hôpital Maillot. Dans tout ce laps de temps, je ne repris connaissance en vol que quelques brefs instants. Assez quand même pour me rendre compte que j'étais dans un hélicoptère du haut duquel j'aperçus par la porte ouverte les lumières du stade Marcel Cerdan où nous allions atterrir. Une PFAT de l'armée de l'air me parlait gentiment, il me semble même qu'elle m'a offert un bonbon. Je me suis réveillé quelques jours après dans une chambre aux soins intensifs avec trois autres voisins de lit plein de tuyaux de perfusions et ficelés dans des bandes, telles des momies. Je me suis fait du souci à ce moment là en me demandant ce que je faisais dans cet endroit inconnu que je devinais quand même être un hosto. Le surlendemain, transféré sur une civière dans les couloirs, une infirmière m'apprit que j'étais à l'hôpital Barbier Hugo à Bab El Oued, spécialisé en neurologie et que je souffrais d'une fracture du rocher (petit os derrière l'oreille) droit. Entre deux sommeils et malgré les idées troubles et des vertiges je me rendais compte qu'un incessant remue-ménage régnait dans les couloirs et les chambres attenantes, nous étions plusieurs allongés au ras du sol le long du couloir, nous avions tous la tête bandée. Quand nous pûmes parler entre voisins de couloir et avec l'aide des infirmières débordées, chacun put par recoupement reconstituer sa propre aventure. J'ai commencé à comprendre à ce moment que j'avais eu un accident de sport et que j'étais blessé à la tête, ce dont je me doutais vu mon pansement autour du crâne. Je n'avais alors encore aucun souvenir et à part mon nom il m'était impossible de décliner d'autres renseignements me concernant. Après quelques jours de flottement et d'amnésie, la mémoire me revenait tout doucement, je progressais dans mes mouvements, un peu plus coordonnés, pour me déplacer aux toilettes, et parler de façon cohérente avec les autres blessés et les infirmières que je commençais à trouver charmantes malgré cet environnement peu romantique. Au bout d'une dizaine de jours, ayant à peu près repris du poil de la bête, on me transféra au centre de repos militaire d'El Biar (banlieue d'Alger) pour entamer une convalescence qui devait durer une quinzaine de jours. Pendant ce séjour je reçu la visite du Colonel J…. un Catalan, ami de mon père, qui occupait un poste à l'Etat Major d'ALGER et que ma famille avait alerté pour prendre de mes nouvelles, car je n'avais plus donné signe de vie depuis mon accident.

 

Avant de réintégrer mon corps d'attache on me fit passer des examens à l'hôpital Maillot. Ce fut une épreuve pénible car cela se déroulait en psychiatrie, je ne vous dis pas dans quelle ambiance et dans quel milieu. J'ai subi une série de tests pour voir si la "machine" n'avait pas de séquelles. D'aucuns auraient peut être pu simuler des troubles du comportement pour l'obtention d'une pension ou le rapatriement. Moi, ma plus grande préoccupation était de me sortir de ce merdier. Pendant que j'attendais mon tour quatre costauds en blouse blanche entrèrent de force un officier engoncé et ficelé dans sa tenue par une camisole, complètement déjanté, hurlant et bavant. Dans le même temps, plusieurs hommes en pyjama ou en treillis erraient dans les couloirs, leur air absent en disait long sur leur état mental respectif. Au dehors, par de larges baies garnies de barreaux, j'ai pu assister en attendant mon tour à plusieurs strictes cérémonies de levée de corps qui se déroulèrent en présence d'un ou plusieurs officiers dont des képis blancs ou des bérets verts. Un peloton en tenue d'apparat présentait les armes à des cercueils alignés et drapés de tricolore tandis qu'un clairon s'évertuait à jouer, avec quelques fausses notes, la sonnerie "aux morts" qui me fit froid dans le dos. Ces corps de combattants devaient embarquer le jour même à destination de la métropole. Plus bas un balai incessant d'hélicoptères, certains frappés de la croix rouge, déposaient leur lot de blessés sur le stade Marcel Cerdan d'où des ambulances faisaient la navette jusqu'ici. Quand enfin vint mon tour chez le médecin colonel, je m'appliquais à répondre de mon mieux à des questions d'apparences banales et anodines, mais dont certaines me semblaient incongrues. Elles auraient pu figurer au questionnaire des jeux débiles à la mode sur certaines chaînes T.V. actuelles. J'ai eu quelques défaillances et des trous de mémoire, surtout sur des faits récents, mais l'ensemble m'est apparu relativement aisé. L'oral me satisfaisait donc, par contre les épreuves physiques qui suivirent me firent du souci surtout en ce qui concerne les tests d'équilibre et celui de la perception des bruits. L'officier médecin, un homme hautain au regard froid et perçant derrière ses lunettes à grosses montures, avec un crâne pelé comme un djebel présaharien, me libéra au bout d'une vingtaine de minutes en me déclarant à mon grand soulagement, que je pourrais reprendre mes occupations sans qu'il me soit demandé ce qu'elles avaient été auparavant. Il me signala en me remettant une partie de mon dossier que je ne pouvais pas prétendre à l'obtention d'une quelconque pension, vu que j'avais moins de 10/100 d'invalidité.

 

Le surlendemain, ce fut avec satisfaction que je retrouvais mes collègues mais avec un peu d'inquiétudes quant à mes facultés intellectuelles dans l'exercice de mes fonctions de responsable du service. En effet, les premiers jours je me sentais un peu dans un état second qui m'empêchait de réagir avec la promptitude et la diligence nécessaire à ma fonction. Heureusement les copains furent très compréhensifs, ils me secondèrent avec beaucoup de patience en respectant mes directives avec compréhension mais sans ostensible compassion. La période était relativement calme, je pus ainsi me refaire "une conscience professionnelle" et une santé à peine entamée, me semble t'il, par quelques vertiges. La vie reprit son cours avec son cortège de heurts et de malheurs pour une population très soupçonneuse sur les intentions de nos gouvernants et du "grand Charles" qui contrairement à ses affirmations grandiloquentes était déjà convaincu qu'il abandonnerait nos départements d'ALGÉRIE.

 

Dans le bled et sur les lieux infestés par la rébellion nos troupe réorganisée en "commandos de chasse" selon la méthode CHALLES, (ensuite passé à l'Organisation Armée Secrète) la nouvelle tactique, remportaient des succès probants. La méthode du quadrillage, et la recherche du contact, puis du maintien sur place le plus possible des Katibas avant leur traitement par de gros moyens (troupes héliportées) appuyées par l'aviation et l'artillerie, était payante sans trop de casse dans nos rangs. Ce fut bien le paradoxe de cette période cruciale aux yeux du citoyen non averti (comme moi) des manœuvres politiques des états major et des chancelleries. Une guerre psychologique en même temps que géographiquement positive était en train de se gagner semblait-il alors que se tramait en coulisse d'obscurs marchandages et des négociations plutôt défavorables à la France. Les civils pieds noirs, qui n'étaient pas dupes, commençaient à prendre des résolutions et s'organisaient sous la bannière de l'OAS et de d'autres cellules plus ou moins spontanées prêtes à en découdre avec détermination contre les partisans de l'indépendance.

 

Ce fut vers cette époque que l'on commença à parler sérieusement à l'état major TENES-Caserne-Lavarande-la-quille-bientot.-Y.MONDE.jpgde la quille pour ma classe la (57/2C) après plusieurs fausses joies et des renvois de trimestre en trimestres. Nous ne restions pas beaucoup à nous être tapé la totale (24 mois outre Méditerranée), aussi quand la nouvelle de notre libération fut confirmée cela n'engendra pas des débordements exagérés, à part quelques "la quille bordel"! comme on pouvait naturellement s'y attendre. Pour ma part, un peu sceptique, je pris la chose avec une certaine sérénité en me gardant de toute joie intempestive par respect pour les bleus et les civils inquiets de leur sort. Je poursuivis mes occupations pendant quelque temps ne serait ce que pour éviter de trop penser au jour "J" tout en préparant quelques menues affaires, dont une carabine à air comprimée achetée sur place pour chasser les moineaux aux abords du camp, et que je pensais amener avec moi dans une valise plus grande dont j'avais fait les frais. Je devais encore connaître quelques ennuis pour ma dernière garde, mon ultime emmerdement sous l'uniforme se situe en effet l'avant avant dernière nuit pour ma dernière heure de garde qui me trouva dans l'ex silo servant de réfectoire. Cette fin de nuit de décembre, mon tour de garde s'achevait, je venais de terminer ma dernière ronde et je m'étais octroyé un moment pour fumer une cigarette dans cette pièce à l'abri du vent, à la lumière de la petite lampe éclairant en partie le couloir donnant accès à l'étage où dormaient les copains et ma relève qui profitait de ses dernières minutes de repos. J'étais par prudence instinctive, adossé au mur et face à l'unique ouverture éclairant le passage donnant accès aux escaliers vers l'étage. Bien en éveil et toujours sur le qui-vive, mon arme toujours approvisionnée pointée vers l'unique issue sans battants éclairant d'un pâle halo le mur blanc de la rampe. A un moment donné je cru percevoir entre d'autres plus familiers, un bruit faible que je n'identifiais pas immédiatement surtout avec le s sifflements du vent s'engouffrant dans le corridor par la porte principale extérieure dont un battant déglingué restait ouvert en permanence. Une seconde fois un léger bruit comme un roulement sur le sol cimenté me parvint plus précis et distinct, sans aucun doute quelque chose d'insolite bougeait dans le couloir. Aussitôt, je fis jouer la culasse de mon arme et engageais une balle dans le canon et me reculais dans un coin de la pièce plus sombre en posant un genou à terre prêt à toute éventualité. Soudain, comme un diable sortant de sa boite, l'adjudant chef muté chez nous depuis quelques semaines surgit en pleine lumière en vitupérant à mon encontre et prétendant que je dormais à mon poste. Il y eut une prise de bec très sévère avec de ma part la démonstration, en éjectant la première cartouche, que j'étais prêt à tirer et que cette connerie aurait pu tourner au drame si je ne l'avais pas reconnu, malgré son accoutrement de nuit en survêtement sombre. Cet incident dû au zèle d'un mec qui n'était même pas de permanence ce soir là et, à qui l'envie

de pisser avait occasionné un fantasme sécuritaire, de même que le besoin d'afficher une certaine parcelle d'autorité, bien chancelante parmi les anciens, dans les services. Cette affaire fut réglée le matin même en petit comité par le jeune lieutenant de réserve, récemment arrivé dans la compagnie, qui plaida ma cause et les circonstances atténuantes auprès du capitaine C…..i, chef du service des transmissions, compréhensif, qui connaissait mon sérieux et la notion du devoir que j'avais acquise du fait de mon expérience de deux ans dans les lieux au gré des évènements. Cet incident, heureusement sans conséquence grave, aurait pu me coûter de faire un minimum de rabiot et louper mon bateau à destination de MARSEILLE. Les ultimes jours de la dernière semaines quelques libérables, dont moi-même ouf ! avions décidés de conjurer le sort et peut être par je ne sais quel défi (ou connerie, la quille bordel !) de nous porter volontaires pour de petites escortes armées, à priori sans grand danger il est vrai, mais sait-on jamais dans ce climat hostile.

 

 

ADIEU TENES, ADIEU TERRE DE DOULEUR, ADIEU MES 20 ANS, RETOUR A LA VIE CIVILE.

 

Pour moi les adieux furent pleins de mélancolie et de nostalgie. Eh oui ! on ne quitte pas des gens, des lieux et un environnement où on a vécu deux ans dans des circonstances spéciales comme on quitte un lieu commun ordinaire. Malgré tous mes ennuis, mes peurs, mes frustrations, ma solitude, j'avais l'appréhension de rompre avec un certain mode de vie ambiant où nous les jeunes hommes, pour la plupart, devenus des hommes prématurément mûrs. Nous laissions quelque chose de nous même en ces lieux, peut être justement une part de notre jeunesse et des images fortes et contrastées, tragiques pour certaines, relativement paisibles pour d'autres. Les images, fixées telles que nos photos jaunies sur papier pour la famille et pour la postérité, ne pourront jamais nous restituer l'ambiance. Certaines scènes qui, n'avaient pas été saisies par manque d'opportunité, de négligence ou d'intérêt apparent sur le moment, sont mémorisées à l'état brut dans nos esprits, tels certains paysages et personnages pittoresques inspirant paix et sérénité, comme sur une vue biblique au milieu du chaos, resteront ancrées dans nos mémoires  sans être fixées sur du papier. Les amis que l'on quitte, civils inquiets pour leur avenir ou camarades d'arme encore en danger, la longue parenthèse va se refermer et le flou qui nous enveloppe nous fait nous interroger, de quoi sera fait demain ?

 

Les parents, la famille, des nouveaux amis que je vais trouver et découvrir à Langogne, nouvelle résidence de mes parents depuis ma seule et unique permission de dix jours à Gimont dans le Gers il y a plus d'un an. Quelle sera cette nouvelle vie? La quille bordel ! Et buvons nos pils, à la tienne ! A la mienne à la notre ! Chantons ! (Pour ne pas pleurer peut être)… Je n'ai pas choisi mais j'ai pris la plus belle…. Tiens voilà mon z-b z-b tiens voilà mon z-b z-bi…. (Chanson de corps de troupe en vogue chez les bidasses) pour noyer notre joie mitigée et nos incertitudes sur l'avenir. Bois un coup et oublie ! On s'écrira les copains en attendant votre tour, courage. D'ici là peut être qu'un cessez le feu sera signé ? Prenez soin de vous. Je vous laisse mon Radiola pour écouter les informations et la musique dédicacée sur RMC, radio Alger ou "la Voix du Bled" l'émission des bidasses. Allez gros bisous de la part de Marianne, Nicole…. Et les autres pour ceux qui restent. Qui veut mes pataugas taille 43, et échanger sa couvrante ? Ce serait dommage que je rende la mienne, elle est neuve et propre, elle n'a jamais connu les punaises. J'ai quelques chargeurs pleins en rabiot avec des traçantes au milieu, héritages des prédécesseurs, je les laisse sous mon plumard dans la caissette… çà peut servir. Allez Gaston bois une pils ! C'est la tournée des Bretons, à la santé des bleus ! La quille bordel !.... Je n'ai pas choisi mais j'ai pris la plus belle, tiens voilà mon Z… Z…. Z…. etc… Paroles…. Pour cacher des sanglots qu'on s'efforce de contenir malgré une joie fragile, pudique et relativement discrète, que l'on extériorisera plus tard si le moment se présente. Après une nuit sans sommeil où les vapeurs de bière m'ont aidé à moins ressasser et calculer si tout cela était réel ou si une fois de plus un rêve renouvelé m'avait habité cette nuit du 18 décembre 1959…. Allez, Allez, embarquez plus vite, nous allons prendre du retard ! A peine le cul dans le GMC, avec mon paquetage réduit dans un sac marin presque vide entre les jambes et ma valise achetée sur place, je saluais une dernière fois les copains, une boule m'étreignait la gorge, une larme perlait sur chacune de mes joues. Dès le portail franchi je jetais un dernier coup d'œil sur le court parcours en ville me promettant de garder une dernière image de paix de ces lieux qui virent s'écouler deux trop longues années agitées de ma jeunesse. Vite nous arrivâmes au niveau des gorges où nous attendaient trois autres bahuts chargés de quillards ou de permissionnaires et une escorte de deux automitrailleuses qui nous encadrèrent. En début de parcours après quelques kilomètres j'ai revu pour la dernière fois, non sans une émotion contenue, l'emplacement où une certaine nuit j'ai failli y laisser ma peau à la suite d'une grosse bévue (qui aurait pu être une grosse bavure) de gens qui n'auraient jamais dû se trouver là dans des circonstances réclamant un personnel plus aguerri. Bref après deux brèves étapes moins angoissantes qu'à l'aller, deux ans auparavant et un arrêt courrier dans deux cantonnement du régiment, nous fûmes rendus à ORLEANSVILLE où un train militaire encadré de deux wagons blindés anti-mines nous mena cahin-caha à travers de petites gares ou postes renforcés de barbelés et de sacs de sable, drapeau tricolore hissé tels qu'à l'aller, jusqu'à ALGER.

 

Le parcours ferroviaire se déroula sans encombre malgré encore une certaine anxiété, due à la vision extérieure de vestiges de combats et de ruines, atténuée par la retransmission sur un transistor d'un grand match de foot entre l'Espagne et la France que cette dernière gagna avec en prime un but de l'arrière MARCHE. Olé ! Puis ce fut ALGER toujours aussi blanche, toujours aussi animée, mais plus souillée par endroits, de graffitis et de slogans "Algérie Française" ou indépendantistes maladroitement peints sur des supports les plus variés. Vu du port, il semblait que rien n'avait bougé en deux ans sauf peut être que l'armée en tenue léopard, était plus présente aux carrefours et aux abords des édifices publics. Les formalités d'embarquement furent relativement brèves et facilitées du fait que nous étions comme passagers quasiment que des militaires disciplinés malgré une certaine exubérance qu'exprimaient quelques surexcités probablement encore sous les effets de l'anisette ou de la bière. Nous larguâmes bientôt les amarres en même temps que nous abandonnions une partis de notre jeunesse qui restait à jamais en partie ancrée à cette partie du Le Ville d ORAN carte Edmond COURRALYcontinent Africain si loin , Si près ? Sur le bateau baptisé "Ville d'Alger, ou ville d'Oran" je fais maintenant confusion d'autant que mon livret militaire ne porte que la mention laconique 18 et 19 décembre 1959 en mer ! Sur le navire donc, nous étaient normalement réservés des chaises longues en nombre à priori insuffisant dont les premiers à bord furent dotés, les autres cherchant en vain comme moi une solution de couchage pour la traversée de nuit. Nous étions à l'abri dans un entrepont à hauteur moyenne du niveau de la mer. Comme nous venions de franchir la passe, le vent se leva, les embruns par vagues horizontales atteignaient les coursives au point qu'il fallu ALGER--33-.jpgnous abriter et abréger le spectacle magnifique du panorama ensoleillé d'Alger la capitale qui pour la plupart d'entre nous serait l'ultime vue en "live". Tous les mauvais souvenirs s'estompaient pour quelques minutes devant cette carte postale où les oiseaux de mer planaient sur le vent qui sifflait dans les haubans et les autres superstructures ajoutant leurs cris aux bruits chuintants des vagues brisées par l'étrave. L'unique cheminée crachait des volutes d'une fumée noire qui poussée par le vent se fondait vite dans l'azur lumineux. Pendant quelques instants palpables d'émotion même les plus endurcis furent je crois en proie à des sentiments où se mêlaient confusément nostalgie, joie, regrets, impression de gâchis et même douleur pour certain. Je pense que c'est en de telles circonstances, dans un instant pareillement émouvant que, le chanteur Serge LAMA à pu composer sa chanson dont les paroles me feront toujours frissonner plus tard en les écoutant : "….L'Algérie du désert à BLIDA ……… avec ou sans fusil c'était un beau pays….";

 

Le froid et la pleine mer commençant à se faire plus pénétrant à travers la capote et la terre n'étant plus très distincte à l'horizon, avec trois camarades nous cédâmes aux offres d'un marin du bord qui nous proposa, à un prix collectivement abordable, une cabine de marin munie d'un hublot étanche et éclairée par une petite loupiote. Quatre couchettes superposées par deux, meublaient l'espace assez réduit. Bien nous en pris car la nuit s'annonçait agitée du fait d'une grosse mer et d'un vent précurseur du "Mistral" qui nous attendait à Marseille. Nous soupâmes de quatre biscuits et nous nous couchâmes, les plus relativement en forme, dont moi, sur les positions hautes, les deux autres sur les couchettes du bas. Bien sûr la nuit ne fut pas celle que l'on aurait pu espérer passer à bord d'un liner lors d'une croisière à Bora Bora. Malgré le bruit de coups de béliers des paquets d'une mer forte contre la coque, le ronronnement et les vibrations des diesels qui montaient de la salle des machines, malgré les odeurs de mazout et de peinture chaude nous dormîmes par intermittences au gré du tangage, récupérant en partie la fatigue des étapes terrestres effectuées depuis le matin. Quelques cauchemars vinrent un peu troubler ce "repos du guerrier". Mes songes me transportèrent cette nuit là dans des montagnes inconnues enneigées où le froid faisait mourir les oiseaux et où je luttais pour ne pas céder à la tourmente. Tiens tiens me suis je dit en me réveillant en sursaut et ramassant ma capote malgré la chaleur ambiante de la cabine et l'unique couverture, était-ce des réminiscences de mon épisode hivernal à Berguent  (bled du nord est du Maroc où j'ai  pour la première fois vu tomber de la neige) ou bien quelques signes prémonitoires sur le climat de ma future résidence? Les copains ronflaient à qui mieux mieux mais je sentais que leur sommeil était agité par moment  car certains exprimaient des paroles incompréhensibles ou des soupirs à fendre l'âme. L'agitation humaine que l'on pouvait percevoir à travers les parois d'acier et le bruit ambiant allèrent bientôt en s'amplifiant indiquant que les activités à bord allaient crescendo et que les évènements devaient s'accélérer avec sans doute la naissance de l'aube que je pouvais deviner à travers le verre poisseux de l'unique hublot. J'avais six heures à ma montre, la tête un peu vide et les idées pas claires. Je repartis pour un somme supplémentaire en me disant que s'il y avait du neuf, ça se saurait assez tôt.

 

En effet à une heure avancée à l'aube du 19 décembre 1959, tandis que le vent soufflait de plus belle, les hauts parleurs crachoteux du bord nous annoncèrent que du café nous serait distribué aux abords des cuisines et sur chaque pont à condition que des volontaires veuillent bien se présenter aux lieux désignés avec un bouteillon de cinq litres qu'on leur attribuerait pour ravitailler les différents groupes. Par la même occasion, on nous avertissait que le bateau aurait du retard à l'arrivée à cause des conditions météo et qu'il était prématuré de prendre ses dispositions pour un débarquement à court terme, des consignes seraient données au fur et à mesure des changements avant l'arrivée. Pour ceux qui avaient l'estomac encore en place, le café abondant, bien que de qualité très médiocre, fut le bien venu et permit d'occuper un moment dans ce début de MARSEILLE-depart-pour-TENES-par-le-Ville-d-ALGER-28-12-1956.jpgmatinée qui pourtant allait être longue, nous ne le savions pas encore. Bientôt la côte fut en vue avec en avant scène les îles du Frioul, notre Dame de la Garde et les massifs de la Sainte Victoire et de la Sainte Baume en toile de fond. Ça  sentait bon la Provence et la France.

 

Pour la plupart d'entre nous, la grande aventure était finie, maintenant allait commencer autre chose et déjà d'aucuns s'inquiétaient de leur devenir immédiat tandis que d'autres moins stressés manifestaient ostensiblement leur joie en brandissant la fameuse quille symbole de la fin de notre service sous les drapeaux. Quel train ? A quelle heure ? Quelle gare ? Quelles correspondances ? Fini l'organisation tatillonne militaire, chacun se démerde, on s'informe, on se regroupe par destinations. Où tu vas toi ? Paris, moi aussi ! Quels sont les horaires ? L'avenir s'ouvrait, chacun imaginait ce qu'allait être sa nouvelle existence en fonction de son vécu avant, pendant et après ce que nous venions de vivre outre Méditerranée. En attendant le violent mistral empêchait notre bateau d'accoster tandis que la mer, tout de moutons garnie, s'agitait de plus belle. Il serait dit que nous boirions le vin jusqu'à la lie, rien ne nous serait épargné? Il n'était pas loin de midi quand enfin, après quelques manœuvres, la coque heurta en le frottant le quai garni de gros pneus suspendus en guise d'amortisseurs. La passerelle fut amenée, les premiers soldats mirent un pied hésitant sur le macadam du quai et firent leurs premiers pas, mal assurés, sur la terre de France où toutes les familles de la région provençale, une foule, attendaient avec impatience de reconnaître le sien perdu dans cette vague d'uniformes kaki. Un comité d'accueil et la police militaire, par moments débordés, tentaient de canaliser les arrivants un peu paumés et désorientés, tels que moi. Heureusement beaucoup de trains spéciaux prévus pour l'occasion annoncés par haut-parleurs se formaient sur les quais et le plus gros de la troupe, s'embarquait là pour les grandes destinations : Paris, Lyon, Strasbourg, Bordeaux etc. C'était le cas de mes compagnons de cabine qui me quittèrent après un bref salut et nos souhaits réciproques de bonne chance. Nous étions quelques uns, les provinciaux, encore relativement nombreux dans l'attente de plus de précisions, à nous renseigner sur nos itinéraires. Je finis par être informé, auprès d'un galonné de la SNCF que mon train express à destination de Clermont via Nîmes et Alès, partait sur le coup de 15 heures mais de la gare Saint Charles et que vu l'heure qu'il était, j'avais intérêt à me presser un peu pour prendre un taxi et me rendre à cette gare, ce que je fis sans traîner. Le hic c'est que le taxi exigeait en paiement exclusivement des francs Français et non des billets franco-algériens comme cela se faisait avec assez de tolérance chez d'autres commerçants et bistrots du voisinage des gares. En grommelant il me conduisit à un bureau de change, heureusement non loin de là, où j'ai converti mon dernier billet de 5000 francs et le reste de mon argent franco-algérien. Arrivé devant la gare je m'acquittait donc du prix de mon transport avec mon billet Français tout neuf que le chauffeur encaissa sans bouger de son volant et embraya avec ma monnaie sans autres formes de procès. Il me fallu quelques minutes pour réaliser que je venais de me faire escroquer comme dans un bois. J'étais estomaqué, dépité, complètement écoeuré et momentanément démoralisé. Comment moi, soldat de France de 1ère classe en uniforme, 28 mois accomplis (dont 24 en Algérie) pour la nation, je venais de me faire voler par un compatriote lors de mes premiers pas sur le sol de notre pays.

 

 

 

                        Jean COMMES.

 

 

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Published by Michel - dans NOTRE VECU
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commes 01/06/2012 15:41

PS: Il serait intéressant pour nous tous que tu fasses par écrit un condensé de tes souvenirs pour que l'on puisse comparer nos visions des choses et par recoupements approcher au plus prés des
faits.Si tu relèves quelques erreurs dans mon récit fais moi le savoir cela m'éclaireras.Merci de ton commentaire .Bien amicalement
Jean Commes

commes 01/06/2012 15:27

salut a toi camarade et merci de me faire remarquer mon erreur sur ma classe qui effectivement est la 57/ 2A libérée en décembre 59. J ’espère que mon récit t'as un peu replongé dans l'ambiance
d'alors même si des détails m'ont échappes et que d'autre part il est fort possible que certaines erreurs se soient glissées dans ce texte a cause de souvenirs un peu confus ou même effacés ou auto
censures

Paradinas Robert 30/05/2012 18:49

Bonjour cher collègue combattant.
C'est avec beaucoup d'attention et d'émotion que j'ai lu ton article.
J'ai moi-même été affecté au 22ème "lance-pierres", mais à Montenotte, en qualité de s/off d' Appro, puis d' off. d'Appro, et je connais bien le coin, pour avoir bourlingué un peu partout, de
Montenotte à Ténès, Francis-Garnier, Orléansville et même l'Ouarsenis en opérations. J'ai séjourné 3 semaines à l’hôpital de Ténès, j'y ai aussi visité la "maison spéciale",(il faut bien
s'instruire).
J'ai bénéficié comme toi d'un billet pour l'Algérie au bout de 12 mois (au lieu de 18, étant instructeur) et sans mon galon de sergent, a cause d'un caractère disons pas très malléable. Mais c'est
une autre histoire, il faudrait que je raconte aussi mes souvenirs, un jour si j'en ai le courage.
J'ai été très heureux de partager les tiens, j'espère que tu est revenu en bon état et que tu es en bonne santé.
Petite remarque: tu indiques "classe 2/c", libérée en décembre 59, je suis moi-même de la 2/b, libérée février 60, où est l'erreur!
Cordialement
Robert Paradinas

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