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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 10:34

  Ecrit par Gérard Marinier

 

Retraité de la métallurgie, il vient juste d’atteindre 70 ans. Il a eu la chance de revenir indemne de ses 22 mois passés en ALGERIE mais il témoigne sur le sort malheureux de nombreux camarades tombés au combat. Titulaire de la croix de la Valeur Militaire, il est membre actif du comité FNACA de PORTES-LES-VALENCE ( DROME). Il est venu nous dire ce que fut « son » ALGERIE.

 

 

Comme pour tout appelé, il a bien fallu commencer. Quel a été le début de votre vie militaire ?

 

A l’époque, je travaillais dans le domaine rural. A 20 ans et demi, le 4 mai 1956, j’ai été incorporé au 1er Régiment d’infanterie Coloniale ( 1er RIC ) qui se trouvait au camp   de  Satory,   près  de   VERSAILLES. Là, on m’a placé d’office dans une section « peloton » mais n’étant pas très motivé pour être gradé, je n’ai pas réussi l’examen. Je suis donc resté 2ème classe, puis 1ère classe, mais j’ai regretté par la suite de ne pas être caporal, ce qui aurait tout de même présenté certains avantages.

Je suis resté 6 mois à Satory durant lesquels j’ai fait des manœuvres destinées à former les hommes au combat en ALGERIE.

Je me souviens du 14 juillet 1956, où j’ai défilé avec le 1er RIC sur les Champs Elysées, et où nous avons été passés en revue par le Président de la République d’alors René COTY. C’est un souvenir qui m’est toujours resté. Et puis, début novembre 1956, nous sommes tous partis pour l’ALGERIE, sur le « Ville d’Alger » qui nous menait vers les côtes africaines, alors que la mer était très agitée. Nous avons été très malades dans notre fond de cale inhospitalier. En revanche, lorsque nous sommes arrivés à ALGER, un grand soleil nous y a accueillis. Là, nous avons reçu des munitions et nous avons embarqué sur un train militaire en direction d’ORLEANSVILLE. Le lendemain, des GMC nous ont conduits à MONTENOTTE, au PC du 2ème Bataillon du 22ème RI. C’était dans le secteur de TENES. Moi, j’ai été affecté à la 8ème compagnie qui se trouvait à CAVAIGNAC, petit village où vivaient quelques familles de Pieds Noirs. Nous arrivions pour remplacer les rappelés qui ont été rapatriés un mois après.

 

De piton en piton, comment se sont déroulées les premières opérations auxquelles vous avez participé ?

 

Le 22ème RI est l’un des régiments qui a eu le plus de morts en ALGERIE. La plupart étaient des appelés du contingent. La 8ème compagnie était évidemment opérationnelle et de ce fait, j’ai crapahuté partout dans le secteur de TENES et même au delà. Ces opérations duraient souvent 3 ou 4 jours, notamment dans le massif de l’OUARSENIS et dans des conditions difficiles. A plusieurs reprises, nous avons été héliportés par des « bananes » et autres Sikorski. Au cours des 22 mois que j’ai passés en ALGERIE, j’ai vu mourir 30 camarades de ma compagnie. Cela ne s’oublie pas. Fin janvier 1957, j’ai été désigné avec 3 autres copains pour aller porter renfort à une gendarmerie qui se trouvait à CHASSERIAU, un village entre TENES et ORLEANSVILLE. Là, les gendarmes vivaient avec leurs familles mais comme il n’étaient pas très nombreux, il fallait bien les protéger. C’est à ce moment-là qu’on a appris qu’un gars de la compagnie avait été tué lors d’un exercice de tir. Tué par un copain, c’était bien triste pour tout le monde. C’était un accident vraiment bête. Quand la section est revenu à CAVAIGNAC , nous sommes partis en opération avec des bivouacs assez longs. Après, nous nous sommes installés sur le piton de TAOURIRA, puis sur un autre piton pas très éloigné qui dominait tout le secteur. C’est là que le 8 juin 1957 les fells nous ont attaqués et que le sergent VERLEY a été tué. Sur ce piton, nous avons vécu dans des conditions très difficiles. D’abord sous des toiles de tentes, puis dans des baraquements en bois. Le ravitaillement nous était parfois parachuté en même temps que le courrier et les munitions. Nous faisions aussi des ouvertures de routes car les pistes que nous devions emprunter étaient très sinueuses et parfois minées. Je me souviens aussi du 7 octobre 1957. Ce jour là un sergent chef d’active et en fin d’engagement a voulu faire une dernière opération avec nous dans le djebel. Nous sommes tombés dans une embuscade et il a été le premier touché. Un hélicoptère est venu le chercher mais il était déjà trop tard. C’était son destin.

 

Que s’est-il passé au moment de l’opération qui a été la plus meurtrière de votre compagnie, le 24 février 1958 ?

 

C’est une date qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. Notre groupe, d’environ 35 hommes, a été accroché par les fells avec un bilan terrible : 24 morts et 2 prisonniers. L’un de ces derniers a été éliminé le lendemain et le deuxième est resté 9 mois prisonnier avant d’être libéré au MAROC.

Ce jour là, donc, par grand beau temps, le lieutenant d’active commandant la compagnie a décidé d’aller chercher du bois pour alimenter la cuisine roulante. Une partie de la compagnie est partie par les pistes en camion et l’autre moitié à pied dans le djebel montagneux de TAZAMOUT. Vers midi nous avons fait la jonction à la baie des SOUHALIA, pas très loin de FRANCIS GARNIER. A 15h 30, après avoir chargé le bois, nous nous sommes mis en route pour le retour. A pied pour ceux qui étaient venus en camions et inversement. Moi, je faisais partie du détachement rentrant à pied. Nous étions 35 soldats, commandés par un jeune officier du contingent, avec 4 sous officiers dont un sergent chef d’active.

La colonne s’est engagée en file indienne sur un étroit sentier grimpant en direction du col de TAZAMOUT. Lorsque nous avons atteint le sommet, nous avions fait le plus dur du travail et nous étions déjà plus tranquilles. Nous respections bien les distances entre chaque homme. Après 1h 30 de marche, nous sommes arrivés à un passage obligé, dominé de chaque côté par les parois abruptes des montagnes. Là les fellaghas nous attendaient. Comme un groupe était passé le matin, ils savaient que nous devions revenir le soir. Un peu avant d’arriver au sommet, nous avons vu quelques fellaghas détaler devant nous. Immédiatement l’aspirant nous a donné l’ordre de monter à l’assaut du piton se trouvant sur notre gauche et c’est à ce moment là que la fusillade a éclaté. Les quelques « fells » que nous avions aperçus avaient fait diversion pour nous faire tomber dans un piège. Un déluge de feu émanant de tous les côtés nous a cloués au sol. Nous nous sommes abrités comme nous le pouvions dans les aspérités du terrain mais il fallait aussi riposter de notre mieux. Les fells étaient très nombreux et bien armés. On les voyait se planquer derrière les rochers d’où ils hurlaient en nous criant de nous rendre. Nous avons encore résisté un moment mais beaucoup de nos camarades ont été touchés dès le début, certains blessés et d’autres déjà morts. Nous sentions bien que l’étau se resserrait et que les fells allaient donner l’assaut final. Mais comme notre radio a été touché l’un des premiers, il n’a pas pu appeler  les  renforts. Les  radios  étaient, en effet, souvent les premiers visés car les fells savaient bien que c’était eux qui appelaient les secours. Nous ne pouvions donc compter sur personne et il fallait prendre rapidement une décision. Il ne nous restait plus que la solution d’un repli par l’oued. Nous nous sommes donc élancés dans cette voie mais les fells ont compris notre manœuvre et ont tout de suite concentré leurs tirs sur nous. C’était l’enfer. Je ne comprends toujours pas comment je peux être encore là aujourd’hui. Une balle a traversé le corps de l’aspirant mais il s’en est tiré.

 

En avançant, je me suis très vite aperçu qu’il manquait beaucoup de gars. Un seul camarade a pu passer après moi tandis que les autres ont été massacrés et même achevés lorsqu’ils n’étaient que blessés. Nous ne nous sommes retrouvés qu’à six dans l’oued et nous avons dévalé pour échapper aux fells qui nous poursuivaient encore. Si nous nous en sommes sortis, c’est probablement parce que ce n’était pas notre heure.

 

 

Comment avez-vous été évacués et que s’est-il passé ensuite ?

 

Heureusement , nous avons vite retrouvé les gars de la 5ème compagnie qui rentraient à leur base de FRANCIS GARNIER. Ils n’étaient pas du tout au courant de l’embuscade et, avec leur poste radio, nous avons pu joindre notre commandant de compagnie. Mais le temps avait passé, il faisait nuit et il était trop tard pour intervenir. Deux avions T6 ont survolé les lieux de l’embuscade mais les fells étaient partis depuis un moment. Un commando, qu’on appelait «  Du Moulin », n’est arrivé que le lendemain matin pour découvrir l’ampleur de la tragédie. Les morts étaient à moitié dévêtus, les fells ayant emporté les armes et les treillis. Parmi eux, le commando n’a trouvé qu’un seul survivant qui avait subi de nombreuses blessures et qui avait même été « achevé » par les fells et laissé pour mort car il avait sans doute perdu connaissance. Lui aussi était déshabillé et lorsque les secours sont arrivés, il avait très froid. En définitive, il s’en est sorti et j’aimerais bien le retrouver. Si il est à la FNACA, il m’écrira peut-être. Sinon, si un lecteur le connaît…….

L’accès dans ce secteur étant très difficile, c’est par hélicoptère que les corps des camarades ont été emmenés à FRANCIS GARNIER où nous étions nous même hébergés. Voir débarquer les corps de tous ces copains et ensuite monter une garde d’honneur devant 24 cercueils, je vous assure que ce sont des choses qu’on n’oublie pas. Par la suite, nous avons appris que deux autres hommes avaient réussi à s’en sortir mais par un autre côté que le nôtre. C’est suite à cet accrochage que j’ai eu une citation qui m’a valu la Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze. Quand nous avons rejoint notre compagnie sur le piton que nous avions appelé «Bordj sergent VERLEY » et que nous avons vu toutes les places vides dans les baraquements, nous avons éprouvé, une fois de plus, une tristesse infinie.

 

Cette embuscade meurtrière n’a t’elle pas incité la hiérarchie à vous envoyer dans un endroit plus calme ? 

 

Non. Les hommes tués ont été très vite remplacés par des soldats venus d’un peu partout et nous avons repris les opérations assez rapidement. Nous allions souvent dans les massifs de l’OUARSENIS mais aussi ailleurs. Dans un sens, cette reprise des combats nous a peut être permis de tenir le coup car lorsque nous agissions, nous pensions moins. Si on nous avait envoyés en permission, cela aurait sans doute été pire. A la 8ème compagnie, nous avons eu aussi des blessés par mines. Un jour un lieutenant et son radio ont été complètement déchiquetés par une mine antichars. A  MONTENOTTE, un civil nous a balancé une grenade. Nous avons été surpris mais la grenade a été jetée trop fort et trop loin. Nous avons eu le temps de nous coucher, et nous n’avons eu à déplorer aucun blessé. Le 29 juin 1958, la compagnie a été remplacée par une autre et nous sommes allés à sa place. Cette permutation a fait que je me suis retrouvé à BENI-TAMOU, à la 2ème compagnie du 3ème bataillon, mais toujours dans le 22ème RI. Et puis fin août 1958, j’ai eu la quille.

 

Aujourd’hui, cela fait 47 ans mais je n’ai rien oublié de ces moments tragiques que nous avons connus.

 

Le souvenir de vos camarades tués vous a sans doute encouragé à militer au sein de la FNACA. Que faites vous au comité de PORTES-LES-VALENCE ?

 

Etant  d’origine  rurale et  chasseur  dans  le  civil, cela m’a peut être aidé à tenir le coup physiquement et moralement. Mes qualités de chasseur m’ont fait nommer tireur d’élite de la compagnie avec un fusil à lunette. Mais pour en revenir à la FNACA, j’appartiens à un comité très actif et aussi très convivial. Nous participons à la journée du 19 mars, bien sûr, mais aussi aux cérémonies patriotiques comme celles du 8 mai ou du 11 novembre. Et puis, nous organisons des randonnées, des voyages, des repas en commun et même un concours de pétanque. Nous sommes plus de 160 et pour une petite commune comme PORTES-LES-VALENCES, ce n’est pas trop mal. Tout le monde a de la bonne volonté et quelques uns passent beaucoup de temps à l’organisation de nos activités. Moi, je fais les photos lors des remises de décorations, des manifestations et des concours. Notre comité vient de fêter le 35ème anniversaire de sa création. Le 19 mars, nous allons à VALENCE où le comité départemental organise la commémoration devant le Mémorial édifié par la DROME tout entière. Cette année, il y avait beaucoup de monde mais malheureusement, aucun officiel !…

 

 

 

 Cet article paru dans l'ancien d'Algérie N°441 de novembre 2005, a été reproduit avec l'aimable autorisation de la direction de ce journal.

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

studer pierre 14/01/2016 09:26

Bonjour. Je découvre ton témoignage en tant qu"ancien du R.I.M.A. INSTRUCTEUR à SATORY. Un contact me ferait plaisir sur Facebook. Cordialement....

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