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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 22:20

  UNE OPERATION PILOTE DANS LE SECTEUR DE TENES


Printemps de 1957.  La bataille d’Alger est en cours. Dans le bled, la rébellion s’efforce de prendre en main la population par la terreur. L’implantation de nos unités est encore trop « centralisée », leur action inadaptée à la guerre révolutionnaire. L’administration, dont les moyens sont insuffisants, ne peut faire face à la situation. Le partage «  et ce n’est pas un vain mot » des responsabilités entre civils et militaires conserve une rigidité de temps de paix. En haut lieu , on décide de faire, dans la zone d’Orléansville, un essai de coordination des efforts tendant à rendre au pays son climat de sécurité. C’est l’opération « pilote ». L’Orléansvillois est une zone fertile, assurant un passage essentiel  entre l’Algérois et l’Oranie. En outre, il est encore un « havre de paix », constituant une plate-forme favorable aux actions projetées ; c’est le pays des Beni-Boudouane, placé sous l’autorité du Bachagha Boualem, homme au grand cœur , intelligent, courageux, vivant en permanence et de manière rustique, au milieu de sa tribu ; son prestige s’étend largement au-delà des limites du territoire dont il a la charge administrative. Pour mener l’opération « Pilote » qui sera finalement une réussite, le commandement détache dans les unités de la zone des cadres prélevés sur ses troupes de réserve ; c’est le cas du capitaine Assémat, auteur des lignes qui suivent. Ces cadres se passionneront pour la tâche qui leur est confiée et en resteront profondément marqués pour l’avenir.

 

 

 

                                                                  Général  J. GRACIEUX

 

 

Le 15 mars 1957, sans que rien l’eût laissé présager, je reçu un ordre de détachement me mettant pour trois mois à la disposition du général de Brébisson, commandant la zone Ouest Algérois, dont le P.C. était à Orléansville.

Nous étions un certain nombre dans le même cas, tous parachutistes. Pourquoi cette période fut-elle pour moi la plus belle, la plus exaltante de ma vie, celle qui laissa en moi le meilleur souvenir, je l’ignore.

Le général me reçu très courtoisement ; son chef d’état-major aussi. Nous nous connaissions de longue date. Ses adjoints des  2ème et 3ème bureaux firent pour moi un historique de la rébellion dans les massifs du Zaccar et du Dahra et me souhaitèrent bonne chance. J’avais au moins appris que je devais me présenter, dans les meilleurs délais, au commandant de secteur.

Ténès changeait beaucoup d’Orléansville, trop hâtivement reconstruite. Ténès était la ville barbaresque fortifiée, ancien nid de pirates. Son port, bien protégé des vents d’ouest, ne connaissait plus que des chaloupes ressemblant étrangement aux pinasses du bassin d’Arcachon, si ce n’est l’étrave en col de cygne et la poupe plus arrondie, plus écrasée, permettant de lover le filet.

                  Les "Sourettes."


Le bataillon vietnamien campait sur la plage. Le soir au mess, je dinai avec Lagaillarde, lieutenant para en mission dans le coin.

Le colonel du 22ème R.I. m’envoya au 1er bataillon lui appartenant bien peu puisque dépendant du secteur de Cherchell, prendre le commandement de la 3ème compagnie.

Le convoi partait le lendemain à l’aube, un lendemain qui s’annonçait curieux. Je devais, en effet, prévenir le capitaine de cette compagnie qu’il était relevé, poursuivre sur Gouraya, me présenter au chef de bataillon et me rendre à Cherchell pour y prendre les ordres.

La route serpentait entre la mer d’un bleu profond et la montagne. Le convoi traînait, s’étirait en passant près de la baie de l’Ancre, dans laquelle avait sombré un vaisseau hollandais chargé de bonnes sœurs. Il restait de cette affaire, sur la plage, une ancre rouillée et dans la montagne, un marabout, celui d’Imah el-Mah, dédié à la mère supérieure qui avait su se rendre indispensable par ses connaissances médicales. Quant aux bonnes sœurs, les sourettes, elles avaient engendré beaucoup de petits montagnards, les « tournis », en général rouquins, ce qui, comme chacun sait, porte la poisse.

Francis-Garnier, Dupleix.  Halte sur la place du village dans un désordre bon enfant. Le capitaine me reçu fort mal. Je le comprenais mais je n’y pouvais rien. Il fut décidé que la passation des consignes aurait lieu à mon retour ; dans l’intervalle, il préparerait sa cantine et les pièces comptables.

Villebourg, Bois-Sacré, où je retrouvais un chef de bataillon, ancien para, qui m’avait succédé, dans l’Aurès, au commandement du centre d’instruction des Aurès-Nemencha, monté par moi quinze mois plus tôt.

Messelmoun, la ferme Tesseire, où l’ambassadeur Robert Murphy et le général Clark s’étaient réunis clandestinement avec les envoyés du général Giraud pour préparer le débarquement américain.

Cherchell. Le lieutenant colonel Lecointe me donna enfin des directives sans enjoliver la situation. Quelques jours plus tôt, un convoi de permissionnaires était tombé dans une embuscade, à mi-chemin de la piste joignant Bouyamène à Dupleix. Les hommes, désarmés, n’avaient pas pu se défendre. Les rescapés étaient rares et le moral de tous était sérieusement atteint.

Sur le plan des opérations, je dépendais de lui et j’emploierais au mieux, en plus de la 3ème compagnie, le G.M.S. de Villebourg et la 2ème compagnie de Bouyamène.

 

         Assassinats organisés

 

Le village de Dupleix avait un maire, Roger Trasaillon, un adjoint au maire, Mohamed Djabout, et d’autres encore, que je connaîtrais par la suite et dont j’apprécierais les mérites divers. Il y avait aussi une école, une école, une église, un marabout, une brigade de gendarmerie, un monument aux morts, une caisse coopérative, un bordj construit il ya fort longtemps et même une hétaïre florissante et des fleurs partout, grimpant à des pergolas.

Dupleix était un album dont on ne tourne les pages que lentement. La vie y avait été douce et l’on y venait de loin chasser le sanglier ou manger la langouste.

Chacun me raconta son histoire, l’histoire du pays, les deux se confondant, se mêlant à l’histoire de France. 1848, 1852, 1870, 1914, 1942 après 1940-1945. L’Alsace, la guerre, les guerres, Verdun, l’Italie, la libération, d’abord du sol natal, puis de la métropole. L’Indochine, où le fils Buthiou, les propriétaires de la ferme où logeait la compagnie, avait été tué le 22mai 1947. Son grand père, géomètre, avait relevé la topographie du pays ; son père et d’autres avaient fondé la coopérative. Le maire, un colosse débonnaire, cultivait sa vigne comme tout le monde ici, et possédait cinq à six hectares de muscat somptueux vendu à Alger ou de chasselas qui faisait un vin délicieux.

Tout avait été merveilleux jusqu’au jour de cette embuscade. Depuis, le marché était vide. Le café maure aussi, voisin du « café hôtel restaurant » Espy, où le cœur n’y était plus. Les gens de la montagne et les forains ne venaient plus. La peur s’était installée ; les gens se terraient chez eux. Peur des fellaghas, qui avaient aussi coupé quelques nez et quelques lèvres. Défense de boire, défense de fumer. La loi de l’assassinat organisé avait marqué tout le monde et surtout la compagnie. Faire le croque-mort, quand on a vingt ans, n’est pas une besogne agréable.

Il fallait pourtant bien peu de chose pour reprendre la compagnie en main. Tout d’abord la sortir d’un cantonnement écoeurant de saleté, lui redonner sa fierté en lui faisant suer sa peur, l’amener dans la montagne, non pas en expédition punitive, mais pour y connaître la population. Et pendant ce temps, nettoyer, gratter, décrasser. Il suffisait d’avoir de bonnes jambes, du souffle. Au début mes « cosaques » firent un boucan de tous les diables. Ils avaient froid, faim, soif. Il est vrai, que pour la première expérience, nous étions partis quatre jours avec deux journées de ration !….

 

Les époux de Fatima.

 

Et le temps a passé. Transformée, remaniée, la compagnie avait une autre gueule. Ses cadres, en grande majorité du contingent ou rappelés ou maintenus, en voulaient.

« Le douar Damous est dur, vous aurez de la peine »

Ce fut la fraction des Beni-Hatteta qui prit le virage la première. Il y avait là une jeune femme, « Fatima », l’homme de la famille. Son premier mari la délaissait pas mal, buvait beaucoup et l’ennuyait tout autant. Les mauvaises langues prétendaient qu’une nuit où, n’ayant pas retrouvé la porte de sa « dechera », il voulu passer par le toit. Fatima lui aurait fort proprement fait sauter la cervelle d’une charge de chevrotines, le prenant pour un brigand. Son deuxième mari, un taleb ambulant qui allait de fraction en fraction en transportant ses tablettes, avait été étranglé par les rebelles et nous avions retrouvé son corps, le lacet au cou, enfoui dans un bosquet d’amandiers ;

Fatima entraina les femmes. « Entre dégourdies » disait-elle en clignant de l’œil, toute poitrine an vent, solide sur ses jambes, sans complexe aucun. Elle se remaria une troisième fois pour 15000 anciens francs et un coffre contenant sept robes et autant de foulards. Le forgeron, son nouveau mari, tapait aussi allègrement l’anisette ; ça n’a pas duré. C’est une bouteille pleine qu’elle lui a cassé sur la tête avant de remonter dans sa fraction bien-aimée. Une maîtresse femme !….

Le commando zonal F.L.N. avait ramassé tous les papiers d’identité avant de monter son embuscade. Une semaine sur le terrain, razziant les femmes, les poulets. Inconcevable : personne n’avait rien dit, rien vu. « Les militaires ne venaient pas . Pourquoi serions nous allés le leur dire au village ? ». Paroles pleines de bon sens. Mais il fallait recenser le douar et les quatre autres douars voisins.

 

  Les murs de l’école.

 

Bouyamène construisait un nouveau poste. Les effectifs de la compagnie avaient été complétés. Le G.M.S.de Villebourg sortait. Il ne se contentait plus de sillonner la route de Bois-Sacré à Dupleix. Les autres G.M.S. marchaient, eux aussi. Un vent d’activité entrainait ces unités. Mais le nerf de la guerre est toujours l’argent et mes convictions m’empêchaient de monter des attaques ,ou de rançonner les passagers  de l’autocar. Point d’argent, point de suisse. Je n’avais que ma solde, que j’engageais dans l’achat d’un agrandisseur, de papier, de pellicules, de bacs,  révélateurs et autres ingrédients nécessaires pour faire de la photo.

Un sous officier, photographe semi professionnel, avait un appareil. Il prit la jeep et trois hommes et commença par photographier les gens auxquels le maire délivrait ensuite de nouveaux papiers d’identité.

Les Beni-Hatteta, comme d’habitude fournirent les premiers clients. Certaines filles étaient ravissantes. Les hommes s’habillaient bien, les anciens combattants accrochaient leurs médailles.

La photo était payante. On opérait sur la place ou devant le mur d’une maison. C’était plus pratique que d’aller à Cherchell, moins onéreux aussi. La photo à domicile était plus chère. L’homme riche du pays avait quatre femmes. Il fallu se déplacer. Ce fut presque une fête.

Et puis ce fut la première école, la première pierre posée grâce au maire, qui préleva sur ses crédits de piste. Ce furent aussi les premiers éléments d’une harka commandée par un ancien sous officier de tirailleurs ; les premiers bénéfices tirés de l’exploitation de la coupe du bois « cinquante mètres à droite et autant à gauche de la piste tragique » bois transformé en charbon par des hommes qui l’avaient fait plus ou moins clandestinement de tout temps.

J’avais remis les hommes à la tâche. Ils servaient de choufs et de courriers, se relayant entre eux. Le colonel tenait parole. J’avais les rênes longues et il me prêta des camions pour faire la navette avec Alger, où le charbon valait 17,50 francs anciens le kilo au marché officiel, c’est à dire avec un permis délivré par les Eaux et Forêts. En contrebande ou au marché parallèle, il valait moitié moins.

Alors, moitié-moitié. L’Administration, n’ayant pas très bien compris l’intérêt de la chose, limitait l’octroi des permis. Pourquoi ? jusqu’au jour où les gardes forestiers de Gouraya voulurent se rendre sur place pour voir. Il fallu une scène plus vaste que celle du Chatelet pour les mystifier, mais ce fut fini . A nous les permis, au douar les revenus d’un travail pénible.

Les murs de l’école montaient. Le docteur Mazourenak donnait ses consultations dans la montagne, à domicile. Alzera, l’interprète, le suivait partout. Il avait maintenant une aide, une E.M.S.I. Le samedi, jour de marché, il consultait à l’infirmerie.

Les voitures étaient maintenant toutes prises. La jeep par la photo, le Dodge  par le chantier de l’école, l’ambulance…… J’usais ma Simca sur la piste.

 

    Servier , l’ethnologue….

 

De là-haut, la vue était merveilleuse, vers la mer comme vers le djebel Nador. La vigne alternait avec les arbres fruitiers, les conifères et les eucalyptus pour composer le plus verdoyant tapis de la terre. C’était tellement beau que, pensant aux fatigues futures, j’avais fait construire le long de l’école, face à cette splendeur, un banc assez large pour y faire la sieste et y dormir la nuit.

Trois mois. Trois mois renouvelable pour réussir, ramener la paix. C’était tellement peu. Pourtant, le rythme était pris. La harka veillait sur la fraction, une section de Dupleix qui grognait, au départ, comme si la paix n’était pas là-haut. Le reste « crapahutait », poussant vers le sud, amenant photographes, médecin et infirmiers, E.M.S.I aussi, qui en ce mois de mai ou juin, préparait une rentrée des classes qui se ferait sans attendre le mois d’octobre. L’école s’achevait. Je fis porter la bonne nouvelle à Gouraya et à Cherchell, reprenant ainsi un contact délibérément rompu le second jour de mon arrivée ;

Du monde, beaucoup de monde, à cette inauguration. Des gens venus de partout pour admirer des gosses astiqués de frais, en tablier à carreaux, et une école meublée de bancs volés par nous à Villebourg, je crois, à moins que ce ne fût dans le secteur voisin. Les couleurs claquaient bruyamment, car il faisait grand vent, à un mât qui terminait là sa carrière de poteau télégraphique de réserve, lui aussi volé au bord de la route avec d’autres qui attendaient le moment de servir la France de cette manière.

Jean Servier, l’ethnologue, auteur du livre, Dans l’Aurès, sur les pas des rebelles, écoutait Djabout prononcer les mots qu’il fallait. C’est là que j’ai appris que nous participions à l’opération «  pilote » et que tel Mr Jourdain , nous faisions de la psychologie sans le savoir.

La « bataille d’Alger », l’opération « pilote », tout s’enchaînait. Ayant participé à la moitié de la première, je menais la seconde dans mon coin, à ma guise, aidé magnifiquement, maintenant, par la compagnie, qui poussait de l’avant sans s’endormir. Où était sa crasse d’antan ?

Il y avait beaucoup de monde, certes, mais bien moins pourtant que pour le pèlerinage de Sidi Mohand Ouchir, qui eut lieu peu après, plus haut encore dans la montagne, là où fut planté notre deuxième mât des couleurs.

« L’Algérie restera Française. Bienvenue aux Beni-Hatteta » avait écrit au tableau noir, en belle écriture ronde, le sous lieutenant Duval, maître d’école dans la vie civile , quelque part en France, avant de céder son estrade à Belamiche, soldat de première classe, instituteur lui aussi, mais à Oran.

 

   Discours, bonne humeur….

 

La rébellion avait interdit la fréquentation des lieux saints aux musulmans. Il fallait rétablir ce droit et le faire ostensiblement.

Le pèlerinage fut somptueux. Plus de cinq mille paysans étaient venus avec femmes et enfants, à pied ou à dos de bourricot. L’immense esplanade, proche du marabout, n’avait jamais connu pareille affluence , au dire du descendant du saint homme, colosse aux lunettes rondes cerclées de métal. Dupleix était monté : ma famille aussi, venue me rejoindre pour les vacances, avait fait le déplacement, ma femme à dos de mule, les enfants à pied. Il y avait aussi le sous-préfet, le colonel commandant le secteur, les gendarmes.

Discours. Bonne humeur. Couscous pour tous, et pas au beurre rance, cuit dans les dechras proches et porté sur la tête dans les djefanas de bois tendre recouvert de foulards multicolores. Moment de piété, quand fut déposée une gerbe sur le tombeau, sous les oriflammes et les bannières vert, rouge et or des confréries et des zaouïas.

La harka avait défilée le 10 mai à Orléansville. On parlait d’elle pour le 14 juillet à Paris. Depuis Bou-Saada on était venu engager des hommes fiers pour compléter les effectifs d’une compagnie nomade. J’avais maintenant un porte fusil, un aspirant harki de dix sept ans qui vivait ma carabine U.S. sur le cœur . Je mangeais et dormais n’importe où, soit avec mes hommes, soit dans le premier gourbi venu. Nous avions organisé une campagne de propreté. Les femmes avaient vidé les maisons pour refaire les sols en lissant la terre glaise avec la paume de leurs mains. Les murs des pièces avaient été passés au blanc ou, mieux, au bleu.

Le maire et moi projetions de construire une autre école à Tala-Ykorn, à mi-chemin des Beni-Hatteta et de Bouyamène. Le sous-lieutenant Faure s’occupait activement de cela, aidé par le futur maître d’école, le caporal-chef Couraly.

Mon interprète, Alzera, celui qui finissait toujours par débrouiller les choses

 Compliquées, était rassurant. Et pourtant, quelque chose ne tournait pas rond ; je le sentais.

 

            La mort de Merzoug.

 

         On m’avait bien barboté la borne du kilomètre 4 pour en faire un lieu saint. Replanté à quatre cents ou cinq cents mètres de la route, sous un cèdre, je la retrouvais entourée de lampe à huile d’une facture romaine indiscutable, et d’assiettes de couscous et de fruits secs. Nous en avions bien ri. Mais maintenant, c’était autre chose. L’atmosphère était lourde, oppressante. J’étais inquiet et ne pouvais le montrer .

         Et puis, dans la nuit du 13 au 14 juillet, mon plus vieil ancien combattant, Abdelkader Merzoug, fut égorgé et émasculé près de l’endroit où avait été étranglé et découvert le deuxième mari de Fatima.

         Il n’y eut pas, ou peu, de 14 juillet. J’écourtais la cérémonie au monument aux morts en annonçant publiquement que nous prendrions l’assassin de Merzoug et que je le tuerais.

         La deuxième école sortait de terre. Son emplacement avait été bien choisi, près d’un col, à proximité de dechras  isolées que je voulais, grouper pour créer l’amorce d’un village. Chaque matin, il faudrait trouver de nouveaux subsides pour faire manger les enfants, il faudrait piller une autre école abandonnée pour meubler la nouvelle. Il faudrait…. Marcher davantage, soigner davantage, aimer plus encore.

         Le marché de Dupleix était de plus en plus florissant et un marchand de tissus avait eu ce mot en me voyant acheter un pantalon pour un garçon : « tiens mon capitaine, prend cette ceinture ; tu as payé le pantalon, je peux bien faire ça. » Le garde champêtre n’avait pas de problèmes.

         La S.A.P. distribuait de nouveau le grain de semence, les gens venaient de Breïra, de Gouraya, de Cherchell. Le recensement était achevé, les battues au sanglier avaient repris et les rabatteurs tiraient de nouveau au pistolet d’arçon modèle 18…. Les jeunes tapaient sur des casseroles, c’est moins noble, mais aussi bruyant.

         Ali Bacor dit Ali la Figue, notre grand mutilé, avait offert une loubia sur la place du village. Il voulait se marier pour la quatrième fois avec son épouse, ce qui posait des problèmes coraniques.

         On m’avait offert un djefana taillé à la main dans du bois tendre.

         Mais Merzoug était mort et cette idée me rendait malade.

         Les trois compagnies cherchaient, battaient l’estrade ; la harka fouillait le Nador. Il ne faisait aucun doute que les deux forfaits avaient été commis par le même homme.

         La 10ème division aéroportée, sur intervention du commandant de secteur avait prolongé de trois mois mon détachement. L’été était radieux. Ma femme amenait à la plage les filles du pays qui se baignaient nues comme la main. Ali garde du corps et aide chauffeur, faisait un demi-tour très règlementaire pour tourner le dos aux naïades et surveiller le rocher Djillali qui dominait la place.

         Puis nous avons pris l’assassin et nous l’avons abattu au cours d’une opération. Et le lendemain, j’envoyais mes fils passer la journée dans la famille de cet homme. Ils y sont retournés, moi aussi. Nous aussi.

         Le village de Reuff, seul, ne venait pas encore à nous. Ses habitants, depuis longtemps, jalousaient les autres fractions. Pourtant, leur nid d’aigle dominait des vignes semblables à celles des autres villages et leurs abricotiers étaient aussi beaux, aussi productifs. C’était dans leur caractère de vivre à l’écart, face aux mines de Bacira que l’on apercevait sur l’autre rive de l’oued Damous. Il enviaient je ne sais quoi.

         Il a fallu de la fermeté, un mât des couleurs, un clairon pour sonner  le réveil et l’extinction des feux, et puis qu’une gamine fût blessée, à la tombée de la nuit, par une grenade oubliée, perdue ou abandonnée dans l’oued. Il a fallu la solidarité de tous pour la transporter de nuit à Cherchell. Il a fallu l’intervention chirurgicale. Il a fallu risquer d’autres vies pour la sauver. Alors, ils sont venus pour avoir leur école, pour que je fusse aussi leur juge et l’arbitre de leurs partages successoraux, partages si compliqués que personne ne voulait accepter cette tâche.

 

            Un coupeur de Balenciaga.

 

         La compagnie, ma compagnie, avait maintenant fière allure. Le village vivait, revivait ; la montagne aussi, après la tragédie du mois de mars. Les maîtres d’école amenaient leurs élèves se baigner. Ils partaient de bonne heure, à travers la campagne, en descendant vers la plage, et remontait le soir, en camion, après la sieste. C’est un coupeur de chez Balenciaga, le radio de la compagnie, qui avait confectionné les maillots de bain dans de la cretonne à grande fleurs orange et rouges. Puis tous prenaient leur repas dans le vieux fort où logeaient des familles de rebelles qui vivaient de la vente des poteries fabriquées par les jeunes filles sous l’œil soupçonneux des vieux.

         Les jeunes filles, dans cette région, restaient dévoilées jusqu’à quatorze ans environ. Puis elles posaient sur leur coiffure une serviette de bain en tissu éponge avant de mettre le voile drapé à la cherchelloise, qui ne laissait apparaître qu’un œil.

         « Toi qui as la force, toi qui as la loi, pourquoi ne supprimes-tu pas le voile ? »

         C’est ainsi que, n’écoutant pas cette enfant, je manquais l’occasion de soulager un peu ces femmes dont, pour certaines, la condition était moins enviable que celle d’un mulet.

         Le temps passait. Le Sakalave, contre-torpilleur de la Royale, avait jeté l’ancre dans la baie pour le jour de l’Aïd-el-Kebir. Nous avions tiré le canon, un canon sans recul installé dans le bordj. Il avait répondu de même. L’équipage était descendu à terre. Les officiers avaient mangé le couscous  aux Beni-Hatteta, où j’envisageais sérieusement de faire construire un cabanon ;

         Les choses s’enchaînaient et pourtant, aucun emploi du temps n’était régulier. Nous vivions à la broussarde, dormant le jour, écoutant la nuit, à l’aise, maintenant, dans ce terrain tourmenté, coupé de ravines profondes et boisé de pins et de taillis épais. Nous savions où nous retrouver ; Les charbonniers, eux aussi, participaient, assis à l’écart de leurs tumilis de terre sous lesquels charbonnait lentement le bois de chêne-liège.

         Je marchais beaucoup, ma voiture ayant rendu l’âme. Un soir, rentrant de Bouyamène après avoir abattu une quarantaine de kilomètres depuis l’aube, je fus arrêté par les femmes d’une fraction qui, sans explication, firent lever leurs hommes pour me faire escorte jusqu’à Dupleix. Pourquoi ? Pourquoi chercher à savoir ? Quelque chose avait changé.

         Le maire taillait des fusils dans des roseaux pour mon plus jeune fils. Le médecin avait engagé une E.M.S.I. auxiliaire dans le village. Réfractaire au voile, elle apprenait à soigner. Son père la surveillait, craignant on ne sait quoi, mais la coquine avait un œil de braise.

 

            L’instituteur m’écrit.

 

         Je partis en permission, anxieux de retrouver mon douar Damous. Les autres aussi, mais mon cœur était là-haut, à Tizi-N’Taka, où se construisait le nouveau village, aux Beni-Hatteta, où les enfants chantaient si bien la Marseillaise, à Reuff, où une vielle grabataire vivait grâce aux piqures du docteur Mazourenak, qui prolongeait sa vie.

         Et à mon retour, la vie reprit. Un autre pèlerinage à sidi Mohand Ouchir devait avoir lieu en mon honneur parce que je partais ; Six mois déjà ! L’instituteur du douar m’avait écrit. Je garde cette lettre comme la plus belle des citations ;

         J’avais passé des jours et des nuits dans cette montagne que j’aimais, à discuter avec les hommes, à parler de la France, que presque tous connaissaient. Le « Parisien », oncle se Fatima, racontait Paris ; les autres parlaient de leurs campagnes. On riait en écoutant les histoires de brigants qui faisaient payer l’impôt aux voyageurs lorsqu’ils passaient le Tizi-N’Taka, au pied du Nador, là où maintenant flottait le drapeau tricolore. Tous les matins, on le levait un peu partout et jamais personne n’avait coupé les drisses qui servaient à le monter.

         La paix était là. On pouvait la sentir.

         L’Association des maires de France avait envoyé une délégation. Dupleix était jumelé avec Pouillac. L’opération « pilote », comme l’été touchait à sa fin.

         Merci à tous. Merci à ceux qui ont compris où était la paix.

         Mais comment pourrais-je oublier les six mois les plus beaux de ma vie passés dans ce douar perdu ?

 

 

                                                        Capitaine J. ASSEMAT

 

 

  Le texte est extrait d'un ouvrage intitulé " La France contemporaine - La guerre d'Algérie"
   Les photos sont de la collection du Capitaine ASSEMAT, et la carte postale est personnelle.

  

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commentaires

roussel 06/12/2008 12:30

re Bonjour opération pilote du Capitaine Assemat Jean que j'ai tres bien connu étant mon commandant de cie de mars a août 1957 je pense que ce document vous a été transmis par le L t Bailhache Jacques a qui je les ai remis chez lui avec bien d'autres documents il y'a 3 ans pour en revenir au Capitaine Assemat j'ai retrouve un de ses fils et l'ai eu au téléphone et que j'ai connu enfant à Dupleix, quant à Bailhache j'attend toujours la sortie de son livre sur le 22" R I après tous les documents que je lui ai donné
J'ai coupé les ponts avec lui.
Enfin un du 22 ème qui raconte notre régiment sur internet, encore merci pour votre site
Cordialement
Albert Roussel

Michel 06/12/2008 21:57


Je connais Bailhache par correspondance, mais ce n'est pas lui qui m'a remis ce document. Je l'ai trouvé dans un ouvrage à la bibliotèque municipale et je l'ai recopié.
J'étais moi même à toute l'année 1957 Ténès et au Vieux Ténès.
Amitiés .  Michel Fétiveau


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