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28 mars 2009 6 28 /03 /mars /2009 18:31

INTERVIEW DE JEAN PIERRE BRESILLON APPELE AU 1/22 R.I.

Auteur de CRAPAHUT

 

Jean Pierre BRESILLON vous avez été sensibilisé par la guerre d’Algérie avant même votre service militaire. De quelle façon ?

 

     Je suis né le 1er juillet 1938. Après avoir passé les années de guerre en Saône et Loire, je suis remonté sur Paris pour y suivre mes études. J’y ai passé mon bac de philo en 1956, c’est à dire l’année des rappelés. Ensuite, je suis entré en fac de Lettres. Dès ce moment là, je peux dire que mon expérience Algérienne a commencé. Les étudiants savaient très bien ce qui se passait en Afrique du Nord. La manifestation des rappelés de la caserne Charrasse est passée sous mes fenêtres et je me souviens très bien des slogans lancés sur la voie publique : " Les rappelés à la maison ! ", " Paix en Algérie ! "," Les papas au foyer ! "….

     Je n’ai jamais oublié cette expression collective du refus. J’habitais un quartier ouvrier de Courbevoie où vivaient de nombreux Algériens. J’ai même assisté dans ma rue à une fusillade entre les gens du M.N.A. et ceux du F.L.N. un samedi soir à l’heure de l’apéritif.

     En fac, l’un des plus grands chocs de ma vie d’étudiant a été la démission du Général de BOLLARDIERE en raison de la torture en Algérie. Les plus politisés d’entre nous parlaient d’indépendance mais pour la plupart, c’était l’état de guerre qui nous choquait et plus particulièrement encore la torture.. Ceux qui revenaient de là-bas nous racontaient comment fonctionnait la « gégène » et ces informations nous donnaient matière à réflexion.

     En même temps, je me rendais bien compte qu’il était anormal de disserter pendant que les gars de notre âge, non sursitaires, faisaient la guerre. Mes copains de Saône et Loire m’écrivaient ce qu’ils faisaient en Algérie et j’étais très au fait de ce qui s’y passait. Après avoir commencé à enseigner pendant un an et parce que pendant cette période je n’étais plus inscrit en fac, mon sursis a sauté. J’aurais très bien pu manœuvrer pour le faire renouveler sur un autre motif mais je me suis dit : " Adieu va, j’y vais ! ". Evidemment, j’ai fait pleurer ma mère mais j’ai bénéficié d’une chance inouïe en ayant été affecté au 93ème R.I. cantonné au camp de Frileuse, près de Versailles.

 

Vous n’êtes donc pas parti tout de suite en Algérie ? Que s’est-il donc passé ?

 

     En dépit de mes sentiments un peu contestataires, je me suis pris d’amitié pour mon chef de section qui m’a fortement poussé à faire les E.O.R. J’ai donc passé le concours d’entrée à Cherchell en trainant un peu les pieds car je n’y tenais pas beaucoup. Suivre un peloton de cabots ou de sergent, passe encore…. Mais accepter les responsabilités de Sous Lieutenant, cela faisait beaucoup ! Avoir la charge de trente appelés comme moi et les emmener au feu, ce n’était pas du tout évident. Nous savions qu’il se passait des choses graves en Algérie. Mon chef de section y avait perdu un bras et nous voyions revenir de vieux sous-off qui nous racontaient la guerre. Toujours est-il que j’ai été considéré comme reçu. Là dessus on m’a sorti du " renfort ", c’est à dire de ceux qui devaient partir en Algérie et un gars a été désigné à ma place. Il se nommait Roussel mais nous l’appelions Bouin Bouin parce qu’il était de BOHAIN dans l’AISNE. Il était d’une timidité extrême et n’a jamais osé dire qu’il avait un gosse et que sa femme était enceinte d’un deuxième.

     Entre temps, les résultats officiels de CHERCHELL sont arrivés mais….. je n’étais pas reçu ! Comme j’étais sorti du " renfort " , je suis resté en France pendant un an. Quant au brave Bouin Bouin , on lui a donné une planque relative en Algérie puisqu’au lieu de partir en Compagnie, il a été nommé vaguemestre. Et ce pauvre gars a sauté sur une mine à son premier convoi. Il est mort….  Pour moi, cet événement a été un choc puisqu’il était parti à ma place.

     Après cette période d’instruction à Frileuse, je suis tout de même parti en Algérie mais pour un séjour plus court que les autres. Embarqué au début de 1961, il ne me restait plus qu’un an à faire sous le soleil d’Afrique. Aussi, je me suis considéré comme privilégié à double titre. D’abord parce que j’y suis resté que peu de temps, ensuite parce que l’époque (1961) pouvait être considérée comme un peu plus calme.

 

Quelle a été alors votre affectation et à quel type de combats avez vous été confronté ?

 

     Mon séjour n’a pas été dur mais il s’est montré tout de même assez âpre. J’appartenais au 1er Bataillon  du 22ème Régiment d’Infanterie basé à GOURAYA, à l’ouest de CHERCHELL en direction de TENES. Dans ce bataillon , deux compagnies de bord de mer assuraient les ouvertures de routes tandis que deux compagnies de montagne tenaient lieu d’unités disciplinaires. En réalité ce bataillon était assimilable à un régiment ; Lorsque je suis arrivé, j’ai demandé à être affecté au peloton blindé comme chef de bord d’un half-track ; Ce n’était pas très malin car cette fonction était dangereuse mais le boulot me plaisait. Comme sergent, je me voyais déjà circuler sur les routes du bord de mer avec une équipe de bons copains. Ma déception fut grande lorsque je fus désigné pour une compagnie de montagne…disciplinaire ! Je ne sais pas ce qui m’a valu cette affectation. Peut être parce que j’étais considéré comme une forte tête. Bref, je suis arrivé dans le poste de BOUZEROU où la discipline était effectivement très sévère. Il y avait une majorité de harkis que nous devions encadrer. Nous étions semi opérationnels pour faire ce qu’on appelait alors la pacification. Nos sections assuraient les opérations, tandis que celle du commandement s’occupait de l’école, de la S.A.S., de la distribution de la nourriture et de l’assistance médicale. L’un des deux Aspirants était un jeune à qui j’avais fait les classes en France. Il était  mon supérieur hiérarchique mais je le tutoyais tout de même au grand amusement des autres. Il m’arrivait même de l’engueuler lorsqu’à mes yeux, il commettait une erreur.

     Moi , j’étais à la fois armurier et…. Bouche trou de section pour des remplacements de diverses natures. Si bien que j’ai touché un peu à tout. C’est comme ça que je suis parti en opération dès le deuxième jour . Cette histoire n’a pas été très belle et n’a plu à personne.

     Une de nos section avait découvert une grotte . Pour y pénétrer, il fallait ramper. Le plus petit du groupe, l’infirmier, a pris son arme et s’est introduit par l’orifice. Les fells étaient à l’intérieur et lui ont tiré un coup de fusil de chasse en pleine figure. Il n’a pas été tué et on a pu le récupérer en le tirant par les pieds. Ensuite la grotte a été investie, et tout le secteur s’est vu bouclé et ratissé. Tous les habitants du village ont été très vite arrêtés. Cette rafle a été ma première mission en Algérie. Même sergent, j’étais tout de même un bleu et lorsque j’ai vu vider les mechtas à coup de crosse, sortir les femmes, les gosses et les vieux pour les placer face à la grotte, je n’étais pas très fier. En réalité, nous pensions que ces gens connaissaient ceux qui étaient à l’intérieur de la grotte et qu’ils parviendraient peut être à les en faire sortir. Il se trouvait que les hommes piégés n’étaient pas les " cousins " des habitants, mais des chefs politico-militaires venus de TUNISIE. L’un des hommes du village a été envoyé de force dans la grotte mais là aussi, il s’est fait recevoir à coups de fusil . Ensuite, le Génie est venu et a envoyé des gaz à l’intérieur. Au bout de trois jours, l’un des assiégés à été battu et les autres ont fini par céder. Cela n’a pas été joli joli.

     Au cours de l’opération de ratissage qui a accompagnée cet épisode, j’ai dû arrêter un gars qui faisait des signaux de nuit pour prévenir les fells. Ce gars, c’était un gosse de 10 ans ! vous n’imaginez certainement pas l’effet que ça fait de mettre la main sur l’épaule d’un gamin…. C’est affreux !

 

Que sont devenus les prisonniers de la grotte ?

 

     D’abord, ils se sont tirés dessus entre eux. Certains voulaient sortir, d’autres pas. La demi-douzaine de types que nous avons récupérés ont été emmenés et nous ne les avons jamais revus. Il s’agissait d’officiers et, bien sûr ils ont été interrogés. Vous imaginez comment…. Là, j’ai eu vraiment connaissance de ce qui se passait au niveau des interrogatoires. Tous les harkis qui étaient avec nous manifestaient une haine incroyable à l’égard de ceux qui étaient dans la grotte. Ils leur en voulaient à mort et répétaient à qui voulait les entendre " plus on en tuera et mieux cela vaudra ". Ces harkis nous étaient d’une fidélité remarquable mais leur  violence nous apparaissait tout de même choquante. Le village de CHAAFFA où s’est passée cette histoire était un " mauvais village " car il ne nous fournissait pas d’aide. Aussi, lorsque nous avons dit à nos harkis que nous avions un motif pour y faire une rafle, ils ont crié : " Ah, enfin nous allons pouvoir leur battre le cul à ces salauds là ! Depuis le temps qu’ils se foutent de nous, qu’ils aident les fells et qu’on ne peut pas les coincer, cette fois on les tient ! "

 

Vous avez aussi été amené à contrôler les villages. Comment procédiez-vous ?

 

     Nous avions en surveillance une douzaine de villages dont la plupart étaient " fidèles " mais dont deux étaient ralliés aux fellaghas. Mais pour exercer une action quelconque, il nous fallait une preuve, une raison. A CHAAFFA, nous avions tout cela avec l’histoire de la grotte.

     Par la suite, j’ai participé à deux autres actions similaires mais il n’était jamais question de faire une descente sans raison et de brutaliser la population. Il est même arrivé que lorsqu’une opération de ce genre se produise, une plainte était déposée au P.C. du régiment et que le sous-off responsable soit sanctionné.

     Au bout d’un certain temps, je suis resté dans mon magasin pour exercer mes fonctions de fourrier armurier. Cette période était un peu plus reposante et je travaillais comme un fonctionnaire avec des horaires et une routine inattendus. J’étais aidé par un harki dévoué jusqu’à la mort et mon rôle était de m’occuper des munitions, d’entretenir l’armement, de l’attribuer en fonction des besoins et de passer des revues d’armes dans les sections. De plus, je devais m’occuper des convois et des liaisons vers les avants postes. Chaque fois qu’un camion quittait la compagnie, j’étais dessus. Par ailleurs, j’étais responsable du mortier pendant les opérations. J’avais un gros 120 qui m’a d’ailleurs coûté un tympan et je n’entends plus de l’oreille droite. Vous voyez que j’étais un homme très occupé et je vous assure que je ne m’ennuyais pas. Je devais aussi assurer l’armement des groupes d’autodéfense dans les villages que nous contrôlions. Je distribuais aux musulmans des villages fidèles des armes soigneusement  comptabilisées sur un registre spécial que l’A.L.N. aurait probablement bien voulu récupérer ; Périodiquement, je me rendais dans les villages avec un petit groupe de 7 à 8 hommes pour contrôler ces armes et pour apprendre aux habitants à s’en servir.

     Un jour, au cours d’un de ces contrôles, il manquait un homme à l’appel. Il s’agissait du maire qui n’est arrivé que l’après midi. Lorsque je me suis présenté chez  lui, il m’a fermé la porte au nez. L’incident m’a paru insignifiant mais je l’ai tout de même signalé au comandant de compagnie ; Alors, on a interrogé le bonhomme et on a trouvé chez lui des armes qui n’étaient pas les nôtres. Je n’ai pas besoin de vous dire comment on l’a fait avouer et comment il en a dénoncé d’autres. Les "interrogatoires " se sont succédés et nous avons trouvé une quarantaine de types impliqués dans un village pourtant catalogué " ami ".

     Autant ma position pouvait être hostile aux interrogatoires violents, autant j’ai trouvé normal de me porter volontaire pour le " coup de main " qui a suivi cet événement. C’est ainsi que nous devions intercepter les collecteurs de fonds de l’adversaire. Comme la scène devait se dérouler par une nuit sans lune, j’ai eu l’idée d’utiliser les obus éclairants que je possédais en magasin. Mais pour nous placer en position de tir, nous avons dû nous rendre dans le village pendant la journée, déguisés en Arabes avec les obus dans nos sacs. Par chance, nous avons réussi à passer inaperçus et le coup à réussi.

 

Comment s’est déroulé la fin de votre séjour en Algérie ?

 

     A la suite d’évènements au sein de la compagnie où je m’étais peut être montré un peu " subversif ", j’ai été muté dans un avant poste. Il s’agissait d’une maison forestière située à TIGHRET, une sorte de poste disciplinaire dans une compagnie disciplinaire…   nous étions ravitaillés par parachutages pour l’essentiel et j’ai assisté à des scènes très curieuses comme, par exemple, des parachutages, sans parachutes ! Cette ancienne maison forestière se présentait comme un petit blockhaus gardé par une section. . J’étais donc chef de poste et nous montions la garde, nous faisions des patrouilles et nous fournissions des hommes pour renforcer les grandes opérations.

     Dans ce dernier cas il ne restait que 6 à 7 hommes au poste et il m’est arrivé d’en faire partie. Nous avions construit un mirador blindé disposant d’un gros F.M. sur pivot. Nous protégions une tour radio très haute qui couvrait toutes les opérations du secteur. C’est là que deux katybas nous ont donné beaucoup de fil à retordre.

     Un jour, l’avant poste a été attaqué et j’ai dû organiser la riposte. Notre radio était dans la tour et nous nous sommes engueulés au téléphone pour un motif futile portant sur la nourriture. D’un commun accord, nous avons décidé qu’il descendrait de sa tour et que nous nous expliquerions. C’est ce qu’il a fait mais au moment où il devait remonter, nous avons été attaqués. Il a été attrapé et…. égorgé ! Nous l’avons entendu nous appeler jusqu’au dernier moment .

     A la suite de ces évènements, j’ai été proposé pour la valeur militaire mais je ne l’ai pas eue parce que j’ai refusé de " rafaler " un prisonnier dans les barbelés . Je n’ai jamais su si l’ordre du lieutenant était sérieux ou non mais j’ai refusé de l’exécuter. Je suis assez fier de ne pas avoir eu la V.M. pour ce motif.

 

Quelles ont été vos impressions au moment de votre retour en France ?

 

     Je suis rentré en décembre 1961, trois mois avant le cessez le feu. Les copains ont très mal vécu le 19 mars 1962, notamment à TIGHRET. Personne n’a jamais su ce qu’étaient devenus les harkis . Mon expérience en ALGERIE a donc été à la fois courte et dense puisque nous avons assisté à des évènements assez éprouvants .

     Ma réinsertion professionnelle a été difficile. J’étais enseignant et j’ai repris un poste mal payé dans la SOMME. Ma fiancée était alors élève infirmière dans la région parisienne et je vivais tout seul dans une petite piaule froide et bien triste. Au bout de 15 jours, je m’ennuyais. Après avoir demandé la quille comme un forcené, je n’étais pas heureux. Quelque chose me manquait… Non! pas l’ALGERIE, mais la camaraderie et l’amitié des garçons avec lesquels je me trouvais. Je n’étais pas en manque de mitraillettes ni de combats mais de l’ambiance amicale que j’avais connue dans cette collectivité de copains. Sans relation, sans ami et sans aucune considération, je m’ennuyais atrocement.  Comme beaucoup, j’avais pris l’habitude de boire en ALGERIE et j’ai continué pendant quelque temps. Ensuite, je me suis marié et les choses se sont un peu arrangées puisque je n’étais plus tout seul. Nous vivions chichement dans un tout petit meublé froid et sans confort et j’avais un peu le sentiment des vieux de 14 qui disaient : " Dire qu’on s’est battu pour ça, qu’on s’est fait casser la gueule pour la France et qu’on n’est pas mieux traité en retour…. ". J’étais indigné. D’autant plus que dans mon métier, beaucoup de gars s’étaient arrangés pour ne pas partir, que leur carrière avait couru et qu’ils étaient , au même âge que moi, titulaires avec 3 ou 4 années d’ancienneté. Moi, j’avais fait mon devoir comme la plus part des jeunes Français de ma génération et j’avais l’impression qu’on me faisait payer l’ALGERIE. Je me sentais réellement brimé.

 

Extrait d’un article paru dans le magazine l’Ancien d’A.F.N. N°110 paru en avril 1986.

Ce texte m’a été fourni par A. ROUSSEL

 

 

 

  

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commentaires

PICOLET Jean-Claude 16/09/2013 18:40

"Dans sa réponse à la 2e question posée, JPB évoque le cas de cet infortuné appelé, vaguemestre de son état, qui a été tué par une mine pendant son service. Or, tout récemment, un "Ancien" du 1/22,
habitué de ce blog, m'en a fourni une autre version. Il m'a raconté que, intéressé par ce cas, il avait entrepris des recherches qui lui ont permis de rencontrer la mère de ce malheureux appelé.
Elle lui a dit que son fils, prénommé René, un célibataire (donc sans femme ni enfants) avait bien été tué en Algérie mais dans des conditions totalement différentes. Il n'était pas vaguemestre
mais faisait partie d'un commando de chasse et n'avait pas été tué par une mine mais, en fin d'opération, accidentellement, par un camarade. En partant du décès réel d'un appelé, les événements ont
donc été travestis. Sans commentaire".

Michel 25/01/2012 12:28

Bonjour Pierre. Je suis désolé, mais Jean Pierre BRESILLON est décédé depuis déja plusieurs années.
Michel.

LOUVET Pierre 24/01/2012 23:03

Bonjour,je me souviens bien de toi lors de mon passage au 93eme a frileuse.Tu etais sergent a la compagnie A.Je n'etais que caporal vers octobre novembre 60.je suis egalement passe sergent par la
suite.Je me souviens de toi comme un gars sympa,toujours pres a rigoler.La suite de ton parcours a ete moins marrante comme la mienne en Algerie.Au plaisir de te lire prochainement.Pierre

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