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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 22:04

AFFECTE AU 22ème R.I.  5ème partie




                  ADIEU BOU ZEROU



Je n'ai absolument aucun souvenir quelque peu précis tant de mon départ de BOU ZEROU que de celui de GOURAYA. Ni même d'ALGER. Le trou noir. Comme si ma mémoire avait voulu tout refouler voire tout écraser. Il ne m'en reste que quelques bribes.



Je revois à BOU ZEROU des harkis de TIGHRET dont j'ignore le nombre et la raison de leur présence, un peu avant mon départ. Tous sont affreusement tristes. Certains pleurent. Oh ! pas seulement parce que je pars, surtout parce qu'ils sentent qu'une page est tournée. Je deviens en quelque sorte un symbole. Les temps obscurs approchent. Dans huit mois la compagnie quittera la crête.



Je me revois dans la Jeep roulant sur la piste en-dessous du camp. Au-dessus de la piste, entre elle et les barbelés, deux fillettes, debout, immobiles, impassibles, Achoura et Zohra. Je leur ai fait un petit geste affectueux de la main. Elles n'ont pas bougé. Ont-elles seulement saisi la signification de ce signe ? Me reprochaient-elles de les abandonner ? Qui sait ! Mais se doutaient-elles de mes propres sentiments ?



Une immense tristesse.



Je ne revois pas le bataillon, ni ne me rappelle comment j'ai gagné ALGER. En attendant de quitter le sol algérien, j'ai marché un peu en front de mer, regardant l'horizon vers le NORD comme si je cherchais à apercevoir la FRANCE. Soudain, j'ai sursauté. Un passant m'a dit « Bonjour, mon lieutenant » alors que j'étais en civil. Je l'ai regardé, interrogatif, et après quelques secondes de réflexion, j'ai reconnu cet appelé disciplinairement « puni d'isolement » à TIGHRET. Il me souriait et m'a tendu la main. Je l'ai saisie. Nous avons échangé quelques propos sans importance puis il m'a demandé si j'accepterais qu'il m'offre un café. J'ai accepté et il m'a emmené dans un café maure proche, juste à côté de la casbah. Je ne me souviens absolument pas des termes de notre entretien. Seulement qu'il avait trouvé un job au Tribunal d'ALGER. Et que nous n'avons jamais parlé de TIGHRET. Puis nous nous sommes séparés en nous souhaitant réciproquement bonne chance.



Puis tout s'efface à nouveau.



Je sais, par une copie de mon livret militaire officiel, que le 17 août 1962, j'ai pris l'avion pour MARSEILLE. Ce qui sous-entend que j'ai poursuivi mon voyage par le train avec changement à LAROCHE-MIGENNES pour DECIZE en empruntant la traditionnelle « Micheline » pour rejoindre Françoise, ma femme.



Retour au point de départ. La boucle A.F.N. de ma vie était bouclée.





                          EPILOGUE







        93e RI





Je suis arrivé au 93ème  RI le 2 septembre 1961. Mais contrairement à ce que je pensais lors du choix à CHERCHELL, ce régiment qui « approvisionnait » le 22ème  RI n'était plus installé à COURBEVOIE. Seule y demeurait la musique. Il avait été transféré au camp de Frileuse, sur un plateau, proche de BEYNES qui se trouve maintenant dans les YVELINES à l'Est de VERSAILLES.



Dès mon arrivée, j'ai compris que j'allais dorénavant vivre dans un autre monde. Accueil rapide et froid, voire glacial, par le colonel commandant le régiment qui insiste lourdement sur le respect du règlement. Et même pas une invitation à sa table pour le déjeuner qui a suivi. D'ailleurs les officiers d'active et les officiers de réserve ne déjeunaient jamais à une même table. Dans le mess étaient disposées deux longues tables, diamétralement opposées, une pour les « active » et une pour les « réserve » qui pratiquement ne s'adressaient la parole que, réglementairement, pour les besoins du service. Et dans le cas contraire, c'était pour nous dénigrer. Nous n'étions que de vulgaires civils utilisés à l'occasion sous les ordres de héros imbus de leurs exploits. Et notre « petite » Valeur Militaire ne souffrait pas la comparaison avec leur Croix de Guerre gagnée en 1944/45. Mais bizarrement, ils n'évoquaient jamais 1940, ni l'INDOCHINE, ni l'ALGERIE. Un simple oubli, je pense. Néanmoins, il convient de leur rappeler que, en ALGERIE, 90% des sections, composées en majorité de harkis, étaient commandées par des O.R. Et que, à ma connaissance, rien que pour les promotions de 1958 (promo 803) à 1962 (203) 84 y ont laissé leur vie. Alors, Messieurs, un peu de décence. Qu'auriez vous fait sans nous ?



Mais nous avions aussi des moments qui nous remplissaient d'aise sans que l'on puisse nous en tenir rigueur. Ces officiers abhorraient le Général DE GAULLE. On se demande bien pourquoi ils n'ont pas pris le parti des putschistes, sauf quelques uns qui s'étaient retrouvés au 93 après la dissolution de leur régiment. Un poste de télévision avait été installé dans le mess et nous écoutions les informations durant le repas. Quand il était question du Général et, pire encore, quand il apparaissait, les officiers le huaient. Nous, les O.R. nous l'applaudissions à tout rompre en hurlant notre soutien et notre admiration. Même ceux qui ne l'aimaient guère et même pas du tout. Il y avait avec nous un sous-lieutenant sorti très bien classé de CHERCHELL qui avait choisi, comme c'était la coutume, une unité de prestige. Il s'était réveillé un matin putschiste et à ce titre avait eu droit à quelques mois de « cachot » avant d'être muté. Alors, lui, DE GAULLE, il valait mieux ne pas lui en parler. Et pourtant il était pleinement avec nous. En fait nous agissions ainsi pour rendre fou de rage nos supérieurs. S'ils l'avaient applaudi, nous l'aurions hué. Quelle était loin la camaraderie entre officiers des djebels !



Si bien que de mon séjour à Frileuse je ne conserve que quelques brèves anecdotes. Des corvées : une manœuvre hivernale par un froid sibérien au camp de MOURMELON; une prise d'armes pour une remise de décorations aux INVALIDES; une haie d'honneur sur les CHAMPS ELYSEES pour la visite de l'abbé Fulbert YOULOU, alors Président du CONGO-BRAZZAVILLE; la garde des antennes des ALLUETS-LE-ROI à côté de POISSY pour empêcher leur sabotage par l'O.A.S. Une prostitution masculine dégradante de certains appelés, à la limite du camp, tolérée de facto par la hiérarchie et fort courue m'a-t-on dit. Et des historiettes. Surprenante avec la manie de ce capitaine, commandant notre compagnie D, d'origine belge, qui ne pouvait s'empêcher d'interpeller tous les appelés ayant un nom à consonance étrangère pour le leur faire grossièrement remarquer. Rassérénantes de la part de mon adjoint, un adjudant-chef parachutiste déchu, une force de la nature, un boute-en-train spirituel qui m'a toujours secondé loyalement et sincèrement. Amusantes avec OLIVIERO de RUBIANA et ses ancêtres, OCHOA et sa descendance, l'ingénieur géologue en recherche pétrolière « archi-diplômé » mais inapte EOR. Et stupéfiante avec « l'homme à la moto ». Mais ceci est une autre histoire comme l'a écrit Rudyard KIPLING. Tout le reste, je l'ai chassé à jamais de ma mémoire.





        CARRIERE MILITAIRE, AVEZ-VOUS DIT ?



Le commandant LEDOUX avait souvent insisté lorsque je servais sous ses ordres, pour que j'embrasse la carrière militaire en tant qu'officier de réserve en situation d'activité. Comme lui-même. Je n'ai jamais envisagé une telle opportunité. Bien m'en a pris car, avec la fin de la guerre en ALGERIE, l'Armée a dû sérieusement dégraisser ses effectifs par économie. Et en priorité en se passant des services des officiers de réserve. Pauvre commandant LEDOUX. Qu'est-il devenu ? Et quelle amertume a-t-il éprouvée ? Chassé comme un malpropre quand le besoin ne se fait plus sentir ?


J'ai un ami de longue date, major de ma promo, qui a choisi la Légion car il voulait faire carrière. Ses qualités lui ont permis, fait rarissime pour un officier de réserve, de commander une unité combattante. Il a été réexpédié dans le civil, d'autant plus aisément qu'il s'était retrouvé putschiste lui aussi. Il a finalement atterri dans une des grandes banques françaises qui aurait dû déposer le bilan si son dirigeant n'avait pas été sauvé par son clan. Mais rassurez-vous, je vous garantis sur mon honneur que mon ami n'était pour rien dans cette sombre histoire.



Quant à moi, démobilisé, j'ai été repris par mon employeur qui avait gardé ma place au chaud. Et j'ai postulé pour être admis à suivre les cours du CESB (Centre d'Etudes Supérieures de Banque). Un diplôme inconnu du grand public, non reconnu par l'Education Nationale, qui a la particularité de ne pas remettre… de diplôme à ceux qui l'ont obtenu. Néanmoins un Annuaire des Diplômés était édité et avait force de preuve. Tout était confidentiel. Sauf pour les banques. Bien que l'enseignement se fasse sous l'égide de la BANQUE DE FRANCE. Chaque banque avait un quota, ce qui imposait une sélection préalable des postulants. A l'époque, l'ex-BNCI avait droit à 5 étudiants. J'ai été retenu. Chaque année était éliminatoire. Les cours avaient lieu dans les locaux de SCIENCES PO après les horaires de travail. Trois années de cours, trois années de galère. Une sélection impitoyable. J'ai pourtant réussi. Cette année là, en 1966, nous étions 25 élus pour toute la FRANCE, toutes banques confondues, contre 22 en 1965 puis 23 en 1967.



Le diplôme m'a permis d'accéder instantanément au premier niveau cadre, la Classe V, selon la Convention Collective. Traduit en termes militaires, je venais d'obtenir mon grade de sous-lieutenant. Et je pouvais alors envisager, résultats à l'appui, une carrière digne d'intérêt. J'ai gravi les échelons tout en réussissant, pour l'essentiel, à tenir des fonctions bénéficiant d'une certaine autonomie et même d'une autonomie certaine hors de l'Hexagone. Et ainsi, j'ai pu accéder au niveau cadre H.C., autrement dit au niveau « officiers généraux ». Un grade que je n'aurais jamais pu envisager dans l'Armée, même en campagne. Je considère donc que mon choix fut judicieux, tout à fait conforme à mes prétentions initiales.



LES ACCORDS D'EVIAN

 

                                                                                              Devant mon refus bien compris de rempiler au 22ème  RI, une autre solution avait été envisagée. Celle de renoncer à mon départ pour le 93 et de demander mon maintien sur place jusqu'à la fin de mon service. Solution que j'avais aussi écartée compte tenu de ma situation familiale. A Frileuse, en raison de l'ambiance, je l'ai souvent regretté. Comme disait mon adjoint togolais quand j'exerçais en AFRIQUE « Si cela ne s'est pas fait, c'est que Dieu ne l'a pas voulu ». Il avait raison, car je me demande comment j'aurais vécu les tragiques événements qui se sont déroulés en ALGERIE durant l'année 1962.



Afin de circonscrire le problème, effectuons un petit rappel historique. Les Berbères occupent l'AFRIQUE DU NORD et le SAHARA (ce qui veut dire désert en arabe) depuis les temps préhistoriques. Ils ont subi des vagues d'invasion, phénicienne, romaine, vandale, byzantine. Leur nom leur a été donné par les Romains qui les appelaient « Barbares » ce qui signifiait tout simplement « étrangers » puis « non civilisés », transformé en Berbères par les… Arabes. A noter que Barbarie (pays des Berbères) a subsisté jusqu'au début du XXe siècle. Les philatélistes connaissent fort bien le cachet postal du bureau français de TRIPOLI en BARBARIE. J'en possède plusieurs exemplaires. Quant aux Vandales, ils auraient transmis leurs yeux bleus aux Kabyles en se fondant dans la population autochtone. Les Berbères quant à eux se définissent comme « Imazighen  (Hommes libres) ».



La conquête arabe débuta en 670 avec la création du camp militaire de KAIROUAN (Ville Camp). Les Berbères repoussèrent les envahisseurs en 683 avec KUSEYLA (de religion chrétienne), en 695 avec à leur tête KAHENA dite "la prêtresse" (de religion juive). Mais les Arabes l'emportèrent finalement et les vaincus se replièrent dans les montagnes. En 709, ils avaient atteint CEUTA. Mais ce furent des Berbères qui envahirent l'ESPAGNE. Leur chef TARIQ IBN ZIAD y a laissé sa marque sur le lieu de son débarquement : le Djebel Tariq, devenu GIBRALTAR. Au fil des siècles qui suivirent, soulèvements, révoltes, rébellions des Berbères contre les Arabes se succédèrent. Leur antagonisme se manifestera même sur le plan religieux. Les Berbères se convertirent à l'Islam mais beaucoup adoptèrent le Kharidjisme, mêlant intransigeance et rigorisme, qui soutenait que tous les hommes étaient égaux et que le Calife devait être élu par la Communauté des Croyants. Une hérésie tant pour les Chiites car le Calife ne pouvait être qu'un descendant du Prophète que pour les Sunnites car pour eux il devait être élu par une Assemblée des Sages.



Les accords signés à EVIAN par la FRANCE et le FNL le 18 mars 1962 se divisaient en deux parties. Un accord de cessez-le-feu applicable dès le lendemain et la libération de tous les prisonniers dans les 20 jours. Et, dans une deuxième partie, les Déclarations Gouvernementales, instituant un Exécutif provisoire pour maintenir l'ordre public, la dissolution des regroupements et divers articles sensés protéger les harkis puisque nul ne pourra être poursuivi ou sanctionné pour des actes commis avant le cessez-le-feu et les PIEDS NOIRS puisque les droits de propriété seront respectés ou indemnisés à leur juste valeur et que, d'une manière générale, aucun Algérien ne pourra être contraint de quitter le territoire ni empêché d'en sortir.



Vœux pieux. Vae victis comme l'a proclamé le Sénon BRENNUS en jetant son épée sur un plateau de la balance pour humilier les Romains.



Le FLN avait signé seul les accords d'EVIAN, parce que le général De GAULLE ne voulait pas reconnaître le GPRA. Néanmoins celui -ci s'en octroya le mérite. Mais en même temps se déclara non concerné par ces accords qui n'étaient qu'une déclaration unilatérale de la FRANCE. Ce qui n'était pas entièrement faux puisque le Général lui-même, comme à son habitude, condescendant, avait tenu à démontrer sa bienveillante mansuétude. Les accords, respectés à la lettre par la FRANCE, ne le furent en aucun cas par le GPRA, avec des conséquences abominables. ALLAH allait laver l'affront du refus de la main tendue par le chef de la Willaya IV, SI SALAH, un Kabyle, un Berbère.

 

 

QUE SONT MES AMIS DEVENUS


                                     
 Que sont mes amis devenus

                                      Que j'avais de si près tenus

                                      Et tant aimés

 

   RUTEBEUF



Le massacre des harkis commença dès le 19 mars. Selon toutes vraisemblances pour d'anciens différends ou par jalousie, des règlements de compte en somme. Ou par des ralliés de la 25ème  heure voulant démontrer leur patriotisme bien que tardif. Nous avons connu cela en FRANCE en 1945 avec de soi-disant Résistants. Ce sont toujours les derniers arrivés qui font le plus preuve de conviction. A cette époque, le FLN était plutôt favorable au recrutement de volontaires civils et incitait vivement les militaires et harkis à déserter avec armes pour le rejoindre. Tant il est vrai qu'il avait la nécessité absolue de regonfler ses effectifs maigrichons. On comprendra pourquoi plus tard. A noter que les fellaghas, pour ce faire, sortaient de leurs cantonnements en armes alors même que cela leur était strictement interdit par les accords d'EVIAN.



Mais la situation dégénéra rapidement. Et l'OAS, refusant les accords d'EVIAN et jetant de l'huile sur le feu pour qu'ils capotent, a une grande part de responsabilité. Mais il n'était pas le seul coupable comme on a bien voulu le laisser croire. A compter du 17 avril, les enlèvements de PIEDS NOIRS se multiplièrent et semèrent la panique. Le GPRA voulait les chasser, l'OAS lui a fourni un bon prétexte. Et le slogan « La valise ou le cercueil », utilisé pour la première fois en 1946 à CONSTANTINE sur un tract du PPA, a précipité leur départ. En fait les cadres du GPRA voulaient récupérer les biens et les places des PIEDS NOIRS et le petit peuple, piller. Ce qui fut fait.



En tout état de cause, le 19 mars, devenu par la suite Fête de la Victoire, n'a pas été l'armistice attendu puisque, environ, 300 militaires sont morts entre mars et juillet 1962.



Les PIEDS NOIRS fuyaient en masse mais rien n'avait été prévu pour les accueillir. Ils n'étaient d'ailleurs pas les bienvenus pour une grande partie des gens dits « de gauche » et de leur soi-disant « intellectuels ». De nombreux harkis auraient bien voulu faire de même mais ils n'y étaient pas autorisés. Pourtant des militaires ignorèrent les ordres reçus et, quand ils devaient eux-mêmes être embarqués, se présentaient avec leurs harkis et leurs familles qui avaient demandé leur protection. Des incidents graves faillirent se produire. Certains en vinrent presque aux armes. Mais ceux qui étaient chargés du maintien de l'ordre laissèrent faire. Peut-être eurent-ils honte de vouloir faire respecter de tels ordres. Bien qu'il soit difficile de connaître le nombre exact d'individus ainsi sauvés car des filières clandestines ont aussi été mises en place, il s'est dit qu'il a dû atteindre un effectif total de 16000 personnes.



Cela finit par inquiéter le Gouvernement. Le 12 mai 1962, Louis JOXE, Ministre d'Etat aux Affaires algériennes, adressa à l'Armée une directive secrète menaçant de sanctions les militaires qui désobéissaient aux ordres en favorisant le rapatriement de leurs harkis. Ceux-ci devant être automatiquement expulsés en tant que clandestins. Ce qui était confirmé par une note du 25 mai. Il semblerait que nous étions alors plus rigoureux que de nos jours puisque nous en accueillons maintenant avec de nombreux avantages financiers alors même que nous ne leur somme en rien redevables. O tempora ! o mores ! Je ne sais ce qu'il en advint. Mais au moins attira-t-elle l'attention sur ce problème.


Suite au résultat du référendum, l'indépendance fut proclamée le 5 juillet 1962. Le peuple laissa explosé sa joie jusqu'au délire. Mais ce ne fut que de courte durée. Deux camps s'affrontèrent alors pour le pouvoir. Krim BELKACEM, un Kabyle, soutenu par la Willaya IV et plus timidement par la Willaya III, toujours les Berbères, contre Ahmed BEN BELLA et Houari BOUMEDIENNE appuyés par les autres Willayas et, surtout l'ALN de l'extérieur. Cela tourna au drame et durant deux jours des combats fratricides néanmoins meurtriers les opposèrent. Sous la pression des manifestants, scandant leur slogan passé à la postérité « Sebaa snine barakat » (Sept ans, ça suffit), les belligérants signèrent un cessez-le-feu. Finalement BELKACEM fut éliminé politiquement puis physiquement. BEN BELLA fut nommé Président du Conseil le 27 septembre et régna alors sans partage. Avant d'être renversé  par un coup d'état et emprisonné par BOUMEDIENNE qui prit sa place le 19 juin 1965.



Mais cette liesse engendra aussi un débordement de haine qui culmina à ORAN dès le 5 juillet. Certainement provoqué par l'ALN venant du MAROC opposée au GPRA. Pendant plusieurs heures une populace hystérique s'en prit aux PIEDS NOIRS et aux Algériens pro-Français qui furent massacrés dans d'atroces conditions. L'Armée française toujours présente, resta l'arme au pied pour respecter les ordres. Quelques officiers refusèrent. Sans affronter les émeutiers, ils récupérèrent des personnes regroupées dans des centres de détention en attendant leur exécution et les protégèrent.



On ne sait quel fut le nombre des victimes et on ne le saura jamais. Dès témoins oculaires ont avancé le chiffre de quelques centaines mais ils n'avaient qu'une vue partielle. Les associations de rapatriés parlent de 3000 victimes, mais leur témoignage peut être partial. Les services du préfet d'ORAN, Monsieur Jean-Pierre CHEVENEMENT, en ont décompté 807 et la CROIX ROUGE, 1050. Ce ne sont plus des massacres mais un génocide. Et s'ils s'arrêtèrent à ORAN et ils se perpétrèrent sur tout le territoire. Les PIEDS NOIRS fuyaient abandonnant tout. Les pillages s'ensuivirent et les biens furent spoliés. La situation devint inquiétante car le Gouvernement était dépassé par l'ampleur de l'exode. En fait, rien n'avait été prévu.



Les Algériens pro-Français ne furent pas épargnés et comme aucune disposition n'avait été prise pour les protéger, ces « loyalistes » nous supplièrent de les accueillir. Les demandes se firent si nombreuses et si pressantes que lors du Conseil des ministres du 25 juillet 1962, Pierre MESSMER, Ministre des Armées, fit le point de la situation et abjura le Gouvernement de prendre position. Ce que fit le Général De GAULLE lui-même. Il argua que ces personnes ne pouvaient pas être reconnues comme des rapatriés puisqu'elles ne regagnaient pas la terre de leurs ancêtres. Nous n'avions donc aucune obligation vis-à-vis d'elles et elles devaient être considérées comme des réfugiés. Il concéda néanmoins qu'elles pourraient toutefois être accueillies s'il était prouvé que leur vie était gravement menacée. Je vous laisse apprécier.



Nous connaissions la position de De GAULLE par des propos tenus le 5 mars 1959 devant PEYREFITTE qui les a rapportés. En substance, la FRANCE devait rester française. Il ne voulait pas que son village devienne COLOMBEY-LES-DEUX-MOSQUÉES. Mais, il y a le fond et la forme. Si on peut comprendre voire partager une telle prise de position, on peut aussi désapprouver que cela se fasse dans de telles conditions en un pareil moment. Et d'autant plus que, le 16 septembre 1959, à l'ELYSEE, dans une allocution radio-télévisée, le Général avait envisagé l'éventualité d'une sécession de l'ALGERIE et tenu des propos ne prêtant aucunement à interprétation. Dans cette hypothèse, la FRANCE respecterait ses engagements. Mais cesserait toute aide financière, le divorce sans pension alimentaire, tout en continuant à récolter les fruits de nos investissements au SAHARA. En rapatriant en outre tous ceux qui désireraient rester Français. Comme toujours aucune de ces mesures de rétorsion ne fut appliquée.



Mais pendant tout ce temps que se passait-il à GOURAYA, ville qui nous fut si chère ? Le jour de l'Indépendance, pratiquement tous les PIEDS NOIRS avaient quitté la ville. Ne restaient que deux familles modestes vivant modestement et en parfaite harmonie avec les autochtones. Ils se considéraient d'ailleurs comme tels. Un artisan-peintre et sa femme qui furent assassinés et un boulanger, sa femme et sa fille qui fuirent après le viol de la fille. Quant à lui, le 1er bataillon était toujours présent. Et avec lui les harkis (et leurs familles) du commando de chasse et peut-être quelques autres. Menacés, il les avait accueillis, protégés et organisa leur départ vers la FRANCE. Je ne sais si le commandant LEDOUX en était encore le chef mais cette grandeur d'âme lui ressemble beaucoup. Et si ce n'est lui c'est donc son frère. L'un de ces officiers qui tentèrent de sauver l'honneur de l'Armée.



On ignore le nombre de rapatriés. A fin septembre 1962 on estime le nombre des départs à 900000 dont 600000 gagnèrent la FRANCE alors même qu'il en était attendu 2 ou 300000. Avec les autres rapatriés du MAGHREB, au final, on devrait arriver à quelque 1500000 personnes. Dans un rapport adressé par le Gouvernement français à l'ONU lors de l'Indépendance, le nombre de « loyalistes » pouvant faire l'objet de représailles était évalué à 263000, dont 153000 supplétifs, plus les familles ce qui donnerait un total de 1000000 de personnes. Seuls 21000, dont 12500 harkis, ont été « légalement » rapatriés, soit, avec les familles, environ 91000 personnes. On est loin du compte. !



Dés le 19 mars les massacres de harkis commencèrent. Ils s'amplifièrent après l'Indépendance et se poursuivirent jusqu'en… 1966. Dans des conditions épouvantables, avec un raffinement de cruauté inimaginable. La morale m'interdit d'entrer dans les détails et même si je voulais passer outre, je ne le pourrais pas. Et si vous décidiez de concevoir ces actes de barbarie, vous n'y arriveriez pas. Imaginez le plus effroyable et ensuite encore pire, vous resteriez en-dessous de la vérité. Le « Divin Marquis » était relégué au rang des « doux rêveurs ». Les plus hautes autorités françaises étaient informées. Le monde entier aussi. Personne ne se manifesta. Comme les 3 petits singes, on appliqua le principe, « Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ». Et en FRANCE, on se donna bonne conscience en déclarant que 90 % des loyalistes n'avaient pas déposé de demande de rapatriement. Mais les avait-on informé des risques qu'ils prenaient ou s'est-on contenté de cette décision ? Ces pauvres hères pour la plupart illettrés pouvaient-ils envisager sereinement de quitter la terre de leurs ancêtres pour un pays lointain dont ils ignoraient tout ? Un déracinement total.



Aussi, ils se forçaient à croire au pardon promis par le FLN, à cette paix des braves. En fait un mensonge de plus pour les rendre inoffensifs en récupérant les armes que de nombreuses unités leur avaient laissées en abondance y compris les munitions. Pour prouver leur soumission, ils donnèrent même à leurs futures tortionnaires les indemnités qu'ils avaient perçues lors de leur démobilisation. Ils ne voulurent pas croire les instructions données aux Willayas par ALGER de les liquider. Par familles entières, enfants compris, par villages entiers, par tribus entières comme les BENI BOUDOUANE, la « smala » du Bachaga BOUALEM. En torturant les enfants devant leurs parents, la femme devant son mari puis l'homme mais de telle façon que son martyre dure des heures. Il fallait impérativement qu'il meure « deux fois ». Mais en respectant certains principes. Il m'a été dit que l'Islam interdit de tuer une vierge. Il n'est donc pas possible d'y déroger. Les bourreaux prirent donc la peine de les violer, y compris les bébés.



Ce qui m'a toujours surpris, et me surprend encore, c'est que les laudateurs du FLN et autres porteurs de valise, ceux qui étaient si prompts à dénoncer la torture dans les rangs de l'Armée, ne se sont jamais mobilisés pour exiger l'interdiction immédiate de pareilles horreurs, un crime contre l'humanité. Mais ce devaient être les mêmes qui niaient les goulags bolcheviques, les camps de rééducation vietnamiens et plus tard ceux d'extermination khmers rouges. En toute impartialité, cela va de soi.



Oui, nos dirigeants savaient et ils n'ont pas levé le petit doigt pour que cela cesse et que les accords d'EVIAN soient respectés. Nous étions si pressés d'en finir que nous avons abandonné nos supplétifs à leur triste sort. Après les avoir bien compromis, il faut bien le dire. Ce n'était pas la première fois, deux décennies plus tôt nous avons agi de même en Indochine avec les H'MONGS. Et les Américains après nous avec les Sud-Vietnamiens. Cela fait jurisprudence. Combien de personnes sont mortes pour nous avoir fait confiance ? Dieu seul le sait. Et encore… Les Associations de harkis parlent de 150000 frères d'armes massacrés. D'autres de 70000, les plus optimistes de 30000 harkis. Mais des harkis, alors cela fait combien de victimes avec les femmes et les enfants ? Combien ?



En pensant à eux, en constatant que ma confiance a été trahie, j'éprouve une indicible honte. A un point tel que j'ai envie de vomir. Les rappeler à notre mémoire dans mes souvenirs, les faire revivre ainsi, ne serait-ce qu'un seul même bref instant, je leur devais bien cela.





Requiem aeternam dona eis Domine

Seigneur donne leur le repos éternel.



LA CARTE DU SECTEUR OU SE SONT DEROULES CES EVENEMENTS

Carte-TIGRETH-Picolet-jpeg-redecoupe-2.jpg 

 

 

 

          Jean Claude PICOL     



 




  

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Published by Michel - dans NOTRE VECU
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commentaires

Monard 13/08/2011 04:51


Entré au 93ème RI le 2 janvier 1962 pour 18 mois de service militaire, je suis à la recherche d'un ami (Major Jouan) arrivant de Courbevoie puis affecté au Service " Cuisines " c'est à dire
l'Ordinaire.
Ce Major à fait l'Algérie.
Avez-vous connaissance de ce Major ?
Si vous avez été affecté fin 61 vous avez du le connaitre ou bien avez-vous quelques amis le connaissant ?
Son prénom étant Charles.
Voici plusieurs années que j'effectue des recherches à son égard, mais en vain.
Peut-être avez-vous d'autres moyens pour le retrouver parmi vos relations ?
Merci de votre témoignage, j'ai lu votre récit et cela m'a beaucoup touché.
A bientôt de se lire.
Notre devise " A de tels hommes rien d'impossible "


FETIVEAU Michel 15/01/2010 14:37


Je serai très heureux de vous contacter, et à cet effet je vous communique mon adresse mail: photos.22ri@laposte.net
Amitiés.
Michel.


Jean Serrette 15/01/2010 11:38


je viens de lire votre témoignage qui m'a bouleversé.J'ai parcouru également tout le contenu de votre blog, et l'évocation de l'embuscade du 9 janvier 1957 de Tizi Franco, cette tragédie me
rappelle, j'avais 10 ans, nous vivions dans une ferme à Fedjana, à 20 km à l'est de Cherchell, que mes parents étaient allés se recueillir à Marceau, devant les corps de ces malheureux soldats.


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